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Les filles dans le monde et en particulier dans les pays en développement continuent d’être victimes d’inégalités, d’exclusion, de discriminations et d’abus. Déscolarisation, excisions, exploitation sexuelle à des fins commerciales, esclavage domestique, mariages forcés et grossesses précoces… ces inégalités de droits les empêchent de sortir de la pauvreté et de devenir des femmes libres. A l’occasion de la Journée Internationale des Filles qui aura lieu le 11 octobre 2021, l’ONG Plan International France et Vision du Monde reviennent sur la recrudescence de l’exploitation des filles et réaffirment l’importance de l’éducation comme levier d’émancipation ainsi que de protection de leurs droits fondamentaux.

En quelques chiffres…


Plan International agit sur le terrain à travers des programmes d’intervention


Pour la première fois en 20 ans, les progrès en matière de lutte contre le travail forcé des enfants sont stoppés nets. Aujourd’hui dans le monde, 160 millions d’enfants âgés entre 5 et 17 ans sont contraints de travailler. Et 8,4 millions de filles et de garçons supplémentaires ont été astreints au travail forcé ou obligatoire entre 2016 et 2020.

Les filles sont tout particulièrement affectées par ce fléau qui met en danger leur santé, leur éducation, leur enfance et leur avenir. Si officiellement 63 millions de filles sont astreintes au travail forcé, elles sont aussi victimes des formes les plus violentes, les plus dangereuses et les plus invisibles d’exploitation difficiles à mesurer, telles que : la traite, l’exploitation sexuelle à des fins commerciales, l’esclavage domestique, les tâches dans les mines ou l’enrôlement dans des groupes armés.

La pandémie de Covid-19 et la hausse du niveau de pauvreté ont des conséquences dévastatrices sur le travail des filles. Et, malgré la réouverture récente des écoles dans la plupart des pays, plus de 11 millions de filles pourraient ne jamais reprendre le chemin de l’école.

Plan International France agit sur le terrain à travers des programmes d’intervention :


L’appel de l’ONG à la communauté internationale :

Afin de ne pas mettre en péril 20 ans de progrès en matière de protection des filles, Plan International demande aux gouvernements :

  • D’éradiquer sans plus attendre les pires formes du travail des enfants et de protéger les filles contre toutes les formes d’exploitation.
  • De garantir aux filles un cycle minimum de 12 ans d’éducation gratuite, sûre et de qualité.
  • De consacrer 20% du revenu national aux investissements en matière d’éducation.

En savoir plus :
Lire le Dossier de Presse complet de Plan International « L’exploitation des filles, toujours plus violente & plus invisible »


Vision du Monde œuvre pour un monde où les filles peuvent grandir à l’abri du danger


Au sein de ses 18 programmes de développement répartis dans 11 pays, Vision du Monde place la défense des droits de l’enfant au cœur de ses actions. L’association se mobilise pour que chaque fille puisse avoir accès à l’éducation et grandir dans un environnement sûr où elle peut devenir actrice du changement. Via des Clubs d’enfants, les filles elles-mêmes s’emparent de la lutte contre les mariages précoces et sensibilisent leur entourage. Au Bangladesh, ce sont plus de 2 000 mariages d’enfants qui ont été récemment annulés !  

Cette année à l’occasion de la Journée internationale des filles, Vision du Monde invite les Françaises et les Français à parrainer 100 filles  pour leur permettre de grandir dignement loin de toutes formes de violences.  

Plan International et Vision du Monde sont des associations labellisées par le Don en Confiance

Philippe Lévêque - Directeur général de CARE France

Fondé en 1945, CARE est l’un des plus grands réseaux d’aide humanitaire au monde, apolitique et non confessionnel, dont l’objectif est de lutter contre l’extrême pauvreté et de défendre les droits humains. En 2020, CARE a aidé près de 92,3 millions de personnes à sortir de la pauvreté et des violences.  Rencontre avec Philippe Lévêque, directeur général de CARE France, un des 14 membres de l’association humanitaire.

Il peut y avoir différentes raisons pour lesquelles les médias ne s’intéressent pas à une crise. La première étant que parfois la crise dure depuis trop longtemps et finit par ne plus faire l’objet d’aucune attention, typiquement la famine récurrente dans le sud de Madagascar qui n’attire plus aucun regard. Les Malgaches souffrent en silence sans que ce sujet ne ressorte dans la presse. La deuxième peut être liée à l’inaccessibilité de la zone, comme dans certaines régions de Centrafrique où la dangerosité du lieu détourne la prise de parole. Les deux combinées, dans un pays qui souffre en silence, sans trop de violence, sans qu’aucun étranger ne soit égorgé, les médias ne jugent pas opportun d’en parler.

Depuis 75 ans, CARE apporte une aide vitale aux populations frappées par la pauvreté, les injustices et les violences. Combattre l’injustice semble être le leitmotiv de l’ONG mais qu’est-ce que l’injustice ?

CARE est le fruit d’un mouvement de solidarité qui est né aux USA à la fin de la 2ème guerre mondiale ayant pour but d’apporter de l’aide en Europe et en Asie aux populations dévastées. Le mouvement est arrivé chez nous au Havre en 1946, le port du Havre étant à l’époque le seul ouvert au trafic civil sur le continent. Il s’agissait d’aide alimentaire. Aujourd’hui CARE est un grand réseau international. Le vocabulaire a bien évidemment évolué depuis les débuts passant d’un lexique que je qualifierais de « compassionnel » à un lexique plus axé sur les causes que sur les symptômes. Dans une guerre la cause est facile à comprendre. En revanche sur le plan de l’extrême pauvreté – celle qui touche à notre dignité – la cause est le résultat d’une injustice économique et sociale beaucoup moins palpable. Bien sûr l’ONG continue d’accomplir des missions d’urgence qui se rapprochent de celles de 1945 (notamment au Yémen ou en Syrie) mais nos missions mettent de plus en plus l’accent sur la protection des droits des femmes et des filles touchées par cette notion d’injustice, sur la justice environnementale aussi.

Il n’y a pas de causes naturelles à la pauvreté. Les causes sont presque toujours le fruit de nos systèmes économiques et sociaux. Voilà pourquoi CARE utilise de nos jours le langage de « l’injustice » pour travailler sur les causes structurelles de la pauvreté.

Quels sont selon vous les principaux leviers individuels et politiques pour tenter de la combattre ?

Les leviers individuels reposent sur la conscientisation, l’information et la compréhension. La relation à l’autre doit inclure la notion d’empathie pour pouvoir se projeter un minimum dans sa souffrance. S’inclure dans ces schémas passe forcément par de l’information, de l’éducation et la prise de conscience que nous sommes dans un monde global et resserré. Prise de conscience qui conduit souvent d’ailleurs vers un engagement comme le bénévolat ou le don financier. Chacun d’entre nous peut avoir un rôle à jouer. Si vous êtes bénévole ou que vous donnez, c’est que vous êtes sensible aux causes. Il n’y a pas de cause meilleure qu’une autre. Il existe juste un ensemble de causes qui méritent attention.

L’engagement peut aussi se traduire par un geste politique. Très souvent les organisations qui ont une dimension droit humain ou un langage tourné vers la notion d’injustice vont demander à leurs sympathisants et adhérents de manifester ou de signer une pétition si nécessaire. Politiquement c’est le nombre qui permettra de peser sur les gouvernements. L’engagement avec les grandes entreprises ou les gouvernements est fondamental pour une ONG comme la mienne.

CARE France est l’un des 14 membres de l’association humanitaire CARE International fondée en 1945. Parlez-nous des champs d’actions de CARE France, quelles missions couvrez-vous et dans quels pays intervenez-vous ?

Nous sommes 14 membres en effet, bientôt 21. Notre réseau historiquement occidental (allant du Japon au Canada en passant par l’Australie et la Norvège) se transforme pour devenir un réseau plus mondial incluant des pays qui changent de statuts et passent de pays anciennement receveurs d’aides (comme l’Inde, le Pérou, la Thaïlande) à pays contributeurs. Ce mouvement de fonds facteur de remise en cause amène un nouveau paradigme basé sur des relations de pouvoir qui ne sont plus seulement l’apanage des « petits blancs » qui vont faire le bien ailleurs.

Pour exemple, CARE Inde recrute aujourd’hui en nouveaux donateurs par mois ce que CARE France recrute en 1 an. Bien sûr il s’agit de roupies mais dans 10 ans cette situation de plus en plus prégnante changera fondamentalement le rapport.

CARE est donc un réseau international de plus en plus global qui intervient dans une centaine de pays un peu partout sur la planète (Asie du sud, Afrique, Amérique latine).

En ce qui concerne CARE France maintenant, c’est une ONG généraliste qui agit dans une trentaine de pays, plutôt ciblée zone francophone, Moyen Orient et Amérique latine. Nous nous concentrons d’abord sur une cible : les femmes et les filles. Tous nos projets incluent ainsi une dimension transformative ou d’accompagnement sur la question des droits des femmes/filles. C’est une évolution qui a vu le jour dans les années 2000 partant du constat qu’il y avait divergence très forte entre les droits des hommes et les droits des femmes dans tous les pays. Nous ne sommes pas tous égaux face aux violences. Un conflit armé ou une catastrophe naturelle génèrent davantage de victimes chez les femmes que chez les hommes. Cela s’explique essentiellement par nos rôles sociaux. Par ailleurs nous avons pu constater qu’un programme de développement qui s’appuie sur les femmes (par exemple en micro-finance) a plus de chance de réussite qu’un programme qui s’appuie sur les hommes. Ce deuxième point toutefois me parle beaucoup moins car je le trouve instrumentaliste. Je préfère que nous prenions d’abord position sur l’égalité de droit avant de se dire qu’il vaut mieux axer nos programmes vers des projets conduits par des femmes, ces derniers ayant plus de chance de réussite.

Deuxième axe très transversal pour l’ONG :  la protection du climat et l’adaptation face aux dérèglements climatiques dont les premières victimes sont encore les femmes.

Comment interagissez-vous avec les autres membres. Comment vous complétez-vous ?

CARE est une confédération dans laquelle chacun est autonome. Nous fonctionnons un peu comme l’Union européenne ou les Nations Unies. Nous faisons les choses ensemble ou pas, il n’y a aucun caractère obligatoire. En revanche, le cadre programmatique stratégique (droit des femmes, climat, urgence…) est commun à tous les membres. Ainsi CARE France peut prendre la suite d’un projet conduit par un autre membre de CARE.

Nous partageons aussi une vision commune de la gestion de la marque ainsi que de la politique de relation aux donateurs. Notre politique consiste à divulguer auprès des donateurs une image positive de la cause sans victimisation à outrance.

Il nous arrive également de faire appel à des experts techniques venant d’un autre pays. Enfin, nous finançons en commun certaines opérations d’intervention d’urgence. Pour autant, chacun reste responsable de ses projets, de leur financement, de ses collectes auprès des donateurs, des ressources humaines. A la fin de l’année chacun doit avoir équilibré ses comptes.


Qui agit pour la cause sur le terrain ? Des bénévoles ou des permanents ?

Il n’y a pas de bénévoles sur le terrain et d’ailleurs je m’oppose à cette forme de bénévolat. Je n’enverrai jamais de bénévoles du nord dans un pays du sud, où rien que le billet d’avion pourrait faire vivre une famille pendant 1 an.  Il s’agit plutôt de créer de l’emploi local et de la rémunération sachant que l’on parle ici de très bas salaires. Nous n’avons pratiquement plus d’expatriés non plus (une vingtaine pour CARE France, 300 pour l’ensemble du réseau). Notre objectif consiste avant tout à développer les compétences locales.

De manière générale quels sont vos partenaires sur les différents projets menés ?

Les projets sont de moins en moins effectués en direct par les grandes ONG internationales sauf dans les contextes d’urgence. Beaucoup de territoires (comme la Syrie) présentent des conditions de sécurité très complexes. C’est pourquoi nous avons surtout besoin de compétences et partenaires locaux.

Pratiquement aujourd’hui tous les grands projets sont réalisés en consortium soit d’ONG internationales, soit de mise en œuvre de partenariats locaux. Pour exemple, une réponse COVID à Madagascar demande alliance entre Médecins du Monde, Handicap International, Action contre la Faim et CARE.

Chaque année depuis 5 ans maintenant CARE publie un rapport intitulé « suffering in silence » mettant en relief les 10 crises humanitaires les moins médiatisées de l’année précédente. La République centrafricaine figure dans le classement depuis cinq années consécutives. Madagascar et le Burundi ont fait partie quatre fois de la liste de CARE jusqu’à présent. A quoi attribuez-vous ces oublis médiatiques ? Est-ce parce que les causes semblent désespérées ?

Ce rapport a vocation à parler des médias aux médias. Ce n’est pas un rapport sur l’ampleur des causes mais juste sur le traitement médiatique accordé à ces causes. C’est d’ailleurs pourquoi il est très largement consulté par les médias. L’étude se base sur des algorithmes informatiques qui nous permettent en 5 langues de faire ressortir les publications web publiées sur tel ou tel sujet.

Il peut y avoir différentes raisons pour lesquelles les médias ne s’intéressent pas à une crise. La première étant que parfois la crise dure depuis trop longtemps et finit par ne plus faire l’objet d’aucune attention, typiquement la famine récurrente dans le sud de Madagascar qui n’attire plus aucun regard. Les Malgaches souffrent en silence sans que ce sujet ne ressorte dans la presse. La deuxième peut être liée à l’inaccessibilité de la zone, comme dans certaines régions de Centrafrique où la dangerosité du lieu détourne la prise de parole. Les deux combinées, dans un pays qui souffre en silence, sans trop de violence, sans qu’aucun étranger ne soit égorgé, les médias ne jugent pas opportun d’en parler. Bien évidemment ce manque de médiatisation ne peut qu’avoir des conséquences lourdes sur les populations, moins de visibilité engendrant moins d’appel aux dons, moins d’aides internationales et surtout moins de pression sur les gouvernements locaux, souvent largement critiquables.

Nous avons choisi de publier ce rapport pour souligner aux médias les conséquences que peuvent engendrer un tel silence. Pour autant, les choses ne changent pas et c’est dommage.

Le plaidoyer fait partie intégrante de la vision de CARE qui en a d’ailleurs fait un manuel, vers quelles causes majeures se dirigent vos discours et qu’est-ce qui selon vous rend le plaidoyer efficace ?

Le plaidoyer doit s’appuyer sur des faits et ne pas être idéologique. Nous ne sommes pas une ONG de militants. Notre mission consiste surtout à apporter une information de terrain ayant valeur qui sera entendue par le gouvernement, les députés ou bien les entreprises. Pour cela il est nécessaire d’avoir un réseau, d’être tenace et de faire coalition avec des ONG en accord avec nos positions sur une situation via Coordination Sud ou France Générosités.

Il existe différentes formes de plaidoyers d’ailleurs : le plaidoyer sur le terrain bien sûr mais aussi le plaidoyer fiscal ou le plaidoyer légal.

Dans un réseau international, il est plus facile pour les acteurs du Nord que pour leurs collègues locaux de faire du plaidoyer sur des environnements difficiles, des causes peu populaires comme les injecteurs de drogues ou la répression des homosexuels dans certains pays africains. La dimension internationale aide évidemment à la prise de paroles.

Mais il y a d’autres endroits, comme au Sahel, où CARE ne prendra pas de position pour ne pas mettre en danger nos collègues sahéliens en première ligne sur le terrain et où il est devenu impossible d’envoyer des expatriés trop visibles.

Parmi les causes défendues par CARE il y a celle de l’égalité « femmes-hommes ». Le 8 mars 2019, Emmanuel Macron annonçait dans le cadre de la présidence française du G7, la création d’un fonds doté de 120 millions d’euros afin d’aider les mouvements en faveur des droits et de la condition des femmes, qu’en est-il aujourd’hui ? Le fonds existe-t-il réellement ? Si oui les montants vous semblent-ils suffisants ?

Le fonds existe en effet. Dans le cadre du G7 « Women » de juin 2019, CARE France et EQUIPOP ont été chargés de coordonner le « Women 7 » qui s’est tenu à l’UNESCO. Ce groupe d’engagement a mené des négociations portées par des gouvernements progressistes (France, Allemagne, Grande-Bretagne) auxquels d’autres faisaient obstacles (typiquement les USA de Trump). Au final, les tractations ont abouti sur l’annonce du fonds côté français et sur d’autres annonces internationales.

Aujourd’hui nous nous interrogeons surtout sur la provenance de ces fonds. Les 120 millions budgétés constituent-ils de l’argent neuf ou recyclé dont on a changé le label ? Nous sommes donc occupés à tracer chaque euro pour voir d’où il provient.

Quant au montant maintenant, il est insuffisant bien sûr mais nous partions de rien. L’arrivée d’Emmanuel Macron a modifié la trajectoire des aides publiques au développement de la France qui augmente à nouveau. Nous devrions cette année, en termes de pourcentage du PIB allant à l’aide publique au développement, nous retrouver au niveau de la dernière année de la présidence Chirac. Nous avons donc dû faire face à 10 années de recul avant de constater un mieux.

Quelles sont vos priorités pour améliorer les conditions des femmes ?

L’accès à l’éducation qui permet d’exercer le sens critique et aussi la transmission des biens en fin de vie. On assiste aujourd’hui (en Afrique essentiellement) au terme de vie de femmes de 50-55 ans qui ont réussi des choses absolument fantastiques en partant de rien en microfinance sans savoir parfois qui prendra la relève. Les questions de la propriété et de l’héritage sont donc fondamentales dans les années qui viennent.

Au milieu il y a aussi la reconnaissance des droits sexuels et reproductifs de ces femmes. Chacune doit pouvoir maîtriser son corps et le droit à le contrôler.

CARE intervient-elle également dans les pays occidentaux, par exemple aux USA sur le recul du droit à l’avortement ?

C’est un grand challenge pour la décennie qui vient car notre mandat original ne prévoit pas l’action dans nos propres pays. Ce point de vue me semble un peu daté. Les besoins sont partout c’est évident, même en Norvège ou en Suède. Toutefois il est important de ne pas se disperser et d’axer nos interventions sur nos domaines de compétence.

Autre cause importante pour l’ONG, la lutte contre le changement climatique, parlez-nous de l’impact du changement climatique sur la pauvreté ?

Les progrès reculent et c’est dramatique. Se retrouver en face de paysans producteurs d’ananas dans le Golfe de Guinée et leur dire que la culture doit évoluer car trop consommatrice d’une eau devenue rare, est délicat mais obligé. Mais leur faut-il passer pour autant au coton terriblement polluant ? Nous sommes ici dans l’adaptation et la conduite au changement de pratiques. Nous faisons face aussi à des migrations en masse, pour des raisons liées souvent au manque d’accès à l’eau, pas tellement dans les pays occidentaux qui pourtant s’en plaignent mais plutôt dans les pays du sud où se situe la majeure partie des réfugiés climatiques. Mais pour quelles opportunités ? Quel accès à l’éducation ? Quels revenus ? Ces sujets nous interpellent au plus haut point.

Notre mission consiste à faire de la prévention également. Par exemple à Madagascar, nous allons conscientiser puis aider les gens à replanter des mangroves pour les protéger des cyclones toujours plus puissants qui arrivent et frappent la côte Est. Notre intervention consiste non seulement à montrer l’intérêt d’un tel écosystème de marais mais aussi à le transformer en source de revenu (mise en place de fermes de coquillages, de crevettes ou d’alevins). Il est nécessaire d’expliquer que l’environnement a un prix et que ce prix peut être positif. C’est à cette condition que les gens prennent en charge la protection de l’environnement.

Quelles sont aujourd’hui vos recommandations pour restaurer une justice climatique ?

La première recommandation concerne déjà la modification de nos propres comportements, à savoir privilégier une consommation sobre. La deuxième consiste à renforcer le lobbying auprès de l’Etat et des grandes entreprises. On en revient donc à la notion de plaidoyer qui nécessite de participer aux négociations des COP afin d’influencer sur des thématiques fortes, pointer du doigt que c’est une question de droit humain.

D’où proviennent vos différentes ressources financières ?

Notre budget global se situe aux alentours de 40 millions d’euros. Les 2/3 proviennent des institutions (Agence Française de Développement, Union Européenne, Nations-Unies…), 10% provient des entreprises ou des fondations et 20% viennent de la générosité du public. Environ 100.000 foyers font des dons à CARE.

En parlant de la générosité du public justement a-t-elle progressé ces dernières années ? Est-elle satisfaisante selon vous ?

En ce qui concerne CARE, la générosité du public progresse tous les ans. Elle est aussi facteur de ce que l’on est capable d’investir en collecte de fonds. Or nous investissons beaucoup pour une raison dont mon conseil d’administration et moi-même sommes convaincus : l’indépendance de l’organisation, la liberté de ton et d’agir dépendent essentiellement des fonds privés. Les fonds institutionnels ou provenant des grandes entreprises sont parfois longs à obtenir et dirigés vers une opération précise. L’argent privé en revanche nous permet une action immédiate en situation d’urgence ou d’intervenir sur des causes non encore populaires. Par exemple, lors de l’explosion du port de Beyrouth et grâce aux fonds privés nous avons pu engager 100.000 euros sans délai.

La moyenne d’âge des donateurs de CARE est de 29 ans. Sans doute est-ce parce que l’organisation fait appel à la collecte de rue, le « face-to-face » qui recrute principalement chez les jeunes. Cette population est très exigeante en termes de plaidoyer et sensible à des causes bien précises. Notre positionnement sur des problématiques tels les grandes urgences humanitaires, les droits des femmes et les dérèglements climatiques parlent aux trentenaires.

Quel message souhaitez-vous faire passer aux pouvoirs publics pour la démultiplier ?

Nous avons déjà un système fiscal extrêmement généreux donc intervenir sur ce point ne me paraît pas nécessaire. En revanche le message à faire passer aux pouvoirs publics concerne essentiellement le potentiel allégement des charges administratives et bureaucratiques. Le nombre de contrôles, la « compliance », la bureaucratie rendent la tâche insupportable. Il faut aujourd’hui être sacrément motivé pour être président d’un conseil d’administration ou directeur général d’une ONG. Les pouvoirs publics ne le comprennent pas et restent ancrés dans une culture de la faute, de la responsabilité à charge, dans une prolifération bureaucratique hallucinante tant et si bien que le mille-feuille s’épaissit encore et encore. Nous n’avons donc pas besoin de déduction fiscale supérieure mais juste qu’on nous laisse effectuer notre travail dans de meilleures conditions !

La labellisation Don en Confiance a-t-elle contribué selon vous à améliorer la générosité du public ?

Pour nos donateurs réguliers, le label est un facteur important. Et notamment, pour les donateurs âgés qui sont souvent multi-causes.
Je pense que la labellisation est un élément de rassurance très important à la fois pour les donateurs et pour le grand public. Elle sécurise également mon Conseil d’administration qui y voit un facteur de progression interne. Quand le contrôleur du Don en Confiance s’exprime, il y a de notre part, une qualité d’écoute incontestable.

Pouvez-vous m’énoncer des arguments que vous donneriez pour motiver une organisation à adhérer aux exigences de la Charte de déontologie du Don en Confiance ?

J’en identifie 4.
Tout d’abord, le Don en Confiance nous permet de progresser car il y a souvent de nouveaux défis à relever ! Le label nous invite à nous remettre en cause et à revoir notre fonctionnement. C’est en cela que le Don en Confiance apporte une démarche de progression.
Ensuite, pour les nouveaux adhérents, la capitalisation des trente années d’expériences des autres organisations labellisées est un gain de temps considérable dans l’apprentissage des bonnes pratiques de déontologie. Toutefois, il faut avoir l’humilité de vouloir apprendre !
Et puis, la mise en place de ces règles et l’acquisition du label génère de la confiance dans la relation avec le donateur.
Enfin, le statut des contrôleurs du Don en Confiance qui sont bénévoles constitue une vraie valeur ajoutée dans un secteur où le bénévolat est la principale force vive.

En cette période de crise sanitaire internationale majeure, la pauvreté explose. Selon la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED) la pandémie risque d’entraîner 130 millions de personnes supplémentaires dans l’extrême pauvreté, que pensez-vous de cette déclaration ? Que constatez-vous à votre niveau de nouveau sur le terrain ?

Cette déclaration me paraît juste en effet. Il existe bien un monde d’avant et un monde d’après plus pauvre. Pour la première fois l’extrême pauvreté a et va encore progresser avec un taux d’évolution qui reste encore à déterminer. Une carte issue d’un article publié dans le The Economist indique que les vaccinations ne se feront à grande échelle dans les pays les plus pauvres qu’en 2023, présageant un temps considérable pour atteindre l’immunité collective. Bien sûr la première vague n’a pas été aussi violente en Afrique que ce qui était redouté. Les systèmes de santé ont réussi à faire face. Mais les dégâts sont réels. Les pays les plus touchés sont ceux dits « intermédiaires » comme les pays d’Amérique latine qui ont subi de plein fouet une deuxième vague d’ampleur, majorée par la question des variants.

D’un point de vue économique maintenant, CARE a dû déclencher des aides en nature dans des pays où allocations et système de santé sont inexistants et où le télétravail n’est pas de mise. Il faut bien avoir en tête que le confinement est un « luxe » de pays riche payé par la planche à billets.

CARE a également multiplié pendant la pandémie les distributions alimentaires en essayant de générer parallèlement des revenus pour les personnes les vulnérables. Dans les coopératives que nous accompagnons nous avons appris aux participantes à faire du gel, des masques et à respecter les gestes barrières.

La conséquence inévitable de cette crise sanitaire dans des pays où la situation politique et économique est déjà très fragile se traduira sans nul doute par un recul du progrès contre la pauvreté.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre actualité ?

En termes programmatique cette année, ce sera la COVID-19 avec des équipes sur place totalement épuisées par la gestion de la dégradation sanitaire et économique auxquelles nous ne pouvons envoyer de renforts. La situation est dure, il a fallu que nous apprenions à travailler à distance, à réfléchir aussi à l’exfiltration des expatriés.

En ce qui concerne l’actualité géographique, nous nous positionnons en plaidoyer sur le domaine du soutien aux droits des femmes notamment en Syrie, au Liban, au Sahel, dans les zones de conflits.

Enfin, CARE considère l’arrivée de Joe Biden comme une fenêtre d’espoir. Nous allons enfin pouvoir reprendre des négociations non en mode défensif mais en processus collaborationnel sur le climat. 

ONG de solidarité internationale, Électriciens sans frontières lutte depuis 1986 contre les inégalités d’accès à l’électricité et à l’eau dans le monde. Soutenue par 1200 bénévoles et en partenariat avec des acteurs locaux, l’association favorise le développement économique et humain en utilisant les énergies renouvelables. Rencontre avec Hervé Gouyet, Président.

Aujourd’hui 800 millions de personnes environ dans le monde n’ont pas l’électricité. Assurer l’accès universel à l’énergie est effectivement tout à fait possible mais l’horizon de 2030 – qui était affiché par un certain nombre d’institutionnels – est trop optimiste, et ce encore plus avec la crise du Covid-19. (…) Non seulement les populations doivent travailler sur la transformation de leurs outils de production et leur efficacité énergétique pour ceux qui en bénéficient mais il est nécessaire pour les autorités compétentes de focaliser sur l’énorme challenge que représente la transition pour ceux qui ne bénéficient pas encore de réseau électrique afin d’opter dès le départ pour les sources de production les moins émettrices en CO2 et pour les usages qui soient les plus efficaces tout de suite. Il y a donc un vrai enjeu à sauter l’étape carbonée et inefficace pour les pays du sud.

Électriciens sans frontières est une ONG de solidarité internationale créée en 1986 qui lutte contre les inégalités d’accès à l’électricité et à l’eau dans le monde. Quelle en est l’origine et que couvrent vos missions pour pallier l’inaction des autorités concernant l’accès à ces services essentiels ?

Électriciens sans frontières est née de la volonté de salariés du secteur de l’électricité qui au moment de la grande famine en Ethiopie ont souhaité mettre leur savoir d’électriciens au service de projets de développement. C’était un peu les prémices du mécénat de compétences au service de la solidarité internationale maintenant largement répandu.

Nous avons donc démarré avec quelques projets d’accès à l’électricité en lien avec des associations du sud et des collectivités territoriales françaises. Nos premières interventions ont eu lieu au Cameroun et au Vietnam. Puis progressivement l’association s’est développée pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui, à savoir qu’elle représente un peu plus de 1.200 adhérents pour 135 projets en cours dans une quarantaine de pays à travers le monde. Nos bénévoles sont pour la majorité des salariés et anciens salariés du secteur de l’énergie.

Pour ce qui est des missions, Électriciens sans frontières possède 3 axes d’intervention :

  • Le volet historique qui consiste à acheminer l’électricité dans les zones rurales éloignées des réseaux en électrifiant prioritairement les services collectifs (écoles, centres de santé, espaces communautaires) tout en intégrant une composante « activité économique » afin de solvabiliser l’écosystème électrique mais aussi de partir sur des dynamiques pluridimensionnelles intégrant les services collectifs, les services productifs et les activités domestiques. A chaque fois nous devons nous adapter au contexte socioéconomique local et politique. Nous ne rencontrons pas les mêmes contraintes ni les mêmes contextes réglementaires d’un pays à l’autre. La complexité de l’ingénierie sociale est parfois nettement supérieure à celle de l’ingénierie technique. Il faut savoir s’adapter. Les ¾ de nos actions portent donc sur l’électrification rurale.
  • Le volet « situation d’urgence ». Nous intervenons ici essentiellement en appui des autres acteurs de la solidarité internationale pour prendre en charge le volet accès à l’électricité de leurs propres actions (réalimenter par exemple en urgence les hôpitaux en électricité lors de catastrophes naturelles, éclairer les zones de recherche après un tremblement de terre ou encore éclairer des camps de réfugiés). Il s’agit souvent de catastrophes d’ampleur qui nécessitent notre technicité, l’ONG sur place n’arrivant pas à gérer la complexité.
  • Un troisième volet enfin, qui peut d’ailleurs avoir des adhérences avec les 2 premiers, consiste à soutenir des actions de solidarité internationale menées par certaines collectivités territoriales ou encore par des ONG. Nous travaillons par exemple avec la métropole de Nantes sur un projet de coopération décentralisée dans un petit village du Cameroun. Notre mission consiste à prendre en charge toutes les études ainsi que l’accompagnement dans la mise en place d’une centrale hydraulique à proximité. Autre exemple avec Médecins sans frontières maintenant, assez régulièrement l’ONG demande un recours à nos bénévoles pour aller vérifier la sécurité des installations électriques de ses propres opérations.

97 % de nos projets utilisent les énergies renouvelables et les 2/3 de nos projets incluent une composante « eau » importante puisque nous menons des actions pour faciliter l’accès à une eau potable ou pour l’agriculture via l’irrigation.

Dans quels pays intervenez-vous et qui vous sollicite pour les interventions ? De manière générale quels sont vos partenaires sur les différents projets menés ?

Nous intervenons en Afrique subsaharienne et sommes également présents en Haïti, Madagascar, Vietnam, Laos, Népal. Nous répondons à des sollicitations à la fois de collectivités et de collectifs du sud mais aussi de collectivités et d’associations du nord. Très marginalement de façon proactive mais plutôt sur demande.

Pour vous donner un exemple, au sud de Madagascar nous travaillons avec les Filles de la Charité qui gèrent une petite cinquantaine d’établissements de soin et d’établissements scolaires à l’origine dépourvus d’électricité. Elles ont fait appel à nos services et nous sommes intervenus pour électrifier leurs installations. Depuis nous agissons à leur côté à Madagascar mais aussi dans d’autres pays du monde nécessitant leur présence (Haïti, Cameroun).

Autre type d’intervention par capillarité du réseau cette fois, au moment de la crise Ebola nous sommes intervenus en Guinée forestière pour le compte de la Croix Rouge. L’Etablissement Français du Sang qui se heurtait à un problème de compatibilité d’alimentation électrique d’un certain nombre d’équipements d’analyses sanguines nous a sollicités suite à des contacts avec la Croix Rouge.

Qui agit pour la cause sur le terrain ? Des bénévoles ou des permanents ?

L’essentiel de nos ressources provient du bénévolat. Nos bénévoles s’inscrivent sur toute la chaîne du projet, de l’instruction initiale jusqu’à la réalisation puis le suivi. Notre organisation comprend aussi 10 permanents qui ne gèrent que le back office. Ils s’occupent de fonctions transverses telles le contrôle de gestion, la communication, le lien avec le Don en Confiance, celui avec les commissaires aux comptes ou les bailleurs institutionnels…

Comment s’organise l’intervention des bénévoles ? Sont-ils retraités ou actifs ?

Il y a un peu plus d’actifs que de retraités dans nos rangs. Les retraités sont ceux qui consacrent le plus de temps à la gouvernance et en mission sur le terrain. À Électriciens sans frontières, 20% de l’activité de bénévolat est dédiée à la gouvernance et à l’animation de l’association. Animer 1.200 bénévoles c’est déjà une activité en soi mais répartis en 14 délégations régionales demande beaucoup de réunions collectives pour la prise de décision, l’analyse et la validation des dossiers.

Une grosse partie du travail se situe ainsi dans la préparation des projets, les études préalables, l’élaboration des supports de formation… La réalisation proprement dîtes et le suivi dans le temps des installations demandent finalement moins de temps en bénévolat.

Quels sont les pays que vous couvrez qui représentent la plus faible part en raccordement à l’électricité ?

Ce sont les pays d’Afrique subsaharienne. Certains sont à 15-20% de taux d’accès à l’électricité comme le Niger ou Madagascar avec une grosse différence entre les villes et les campagnes. Cela ne veut pas dire que les populations isolées ne consomment pas d’énergie. Elles brûlent du bois, s’éclairent avec des lampes à pétrole ou avec des bougies. Il y a donc consommation d’énergie mais ce sont des énergies plus chères, peu efficaces, nocives pour la santé et l’environnement.

En parlant de pollution justement, quelles sources d’énergie utilisez-vous pour obtenir de l’électricité ? Faites-vous la part belle aux énergies renouvelables pour favoriser la transition énergétique ?

Notre principale activité repose sur la mise en place de centrales solaires. 90% de nos projets sont à base d’énergie photovoltaïque. Un peu d’hydraulique également mais c’est moins facile à mettre en œuvre et plus coûteux en termes d’investissement.

Nous nous appuyons, pour un certain nombre de projets, sur des systèmes hybrides constitués de groupes électrogènes afin de limiter la taille des parcs de batteries nécessaires en cas d’absence de soleil. Le bilan financier ainsi que le bilan CO2 s’en trouvent ainsi allégés.  

Tous ces services ont un coût alors comment vous financez-vous ? Obtenez-vous des subventions de la part des institutions publiques ?

Un gros tiers de nos ressources est issu de bailleurs institutionnels : Agence Française de Développement, Fondation de France, Banque Mondiale mais aussi collectivités territoriales avec des appels à projet.

Un autre tiers provient de la filière électrique qui nous fournit déjà des salariés comme bénévoles.  Nous entretenons 150 à 200 partenariats avec des acteurs du secteur de l’énergie en France qui nous aident à la fois en ressources financières mais également en ressources matérielles. En ce qui concerne le matériel, nous évitons le recyclage et préférons choisir sur catalogue en fonction des projets définis. Nous utilisons les fins de séries et équipements déclassés avec beaucoup de parcimonie car ce sont souvent des cadeaux empoisonnés. Nous sommes aussi aidés par les entreprises sur le plan logistique : les bureaux pour l’équipe nationale par exemple sont mis à disposition par le groupe Legrand. Enfin nous disposons d’un peu de mécénat de compétences de la part d’entreprises que nous répartissons entre l’équipe nationale et les missions sur le terrain. Grosso modo 10% du temps de mission est pris en charge par le mécénat de compétence, le reste du bénévolat est pris sur le temps personnel de ceux qui s’engagent à nos côtés.

Le troisième tiers maintenant englobe la générosité du public (5 à 10%) mais aussi des prestations, des manifestations, des ventes, des participations à des salons, des colloques, des organisations de concerts…

Pouvez-vous maintenant nous parler des impacts de l’énergie électrique sur la croissance économique d’un pays puis sur sa population (en termes de santé publique, d’éducation, de vie quotidienne…) ? A quelles situations avez-vous eu à faire et qu’a changé votre venue ?

L’arrivée de l’électricité a un impact significatif sur tous les services collectifs en fait.

Dans le secteur de l’éducation, c’est un énorme enjeu puisque travailler dans une école sans lumière, sans possibilité de connecter un vidéo projecteur ou un ordinateur est très pénalisant. L’électricité contribue à améliorer la qualité de l’enseignement dans sa globalité et donc les résultats scolaires.

Dans le secteur de la santé, elle permet d’offrir des soins 24h/24h, de conserver des vaccins dans un réfrigérateur, de stériliser les instruments, de faire des analyses et d’éclairer l’accès aux centres de santé le cas échéant.

Dans le secteur agro-alimentaire, elle contribue à optimiser l’irrigation en pompant l’eau de façon plus efficace, à améliorer la production, à transformer les aliments et à les conserver. Elle est à l’origine d’activités génératrices de revenus puisque l’on peut acheter des machines, les faire tourner et contribuer ainsi à développer l’activité économique.

Autre point important, l’électricité permet d’améliorer la sécurité dans une collectivité. L’éclairage public élargit les plages horaires de vie communautaire et sécurise cette vie. On oublie souvent ce point pourtant essentiel à certains dirigeants locaux.

Enfin n’oublions pas le secteur de la communication. Il y a grosso modo 800 millions de téléphones en Afrique, pour les recharger et les alimenter, il faut de l’électricité. La téléphonie sert d’ailleurs de façon indirecte à améliorer l’éducation lorsqu’elle permet des formations en ligne. Mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres car l’accès à internet ouvre bien des horizons.

Il est aussi fondamental d’aborder ces questions au regard du changement climatique. On parlait d’énergies renouvelables tout à l’heure, si la transition énergétique au nord tourne autour de la réduction des consommations et la transformation des sources d’énergies, au sud en revanche l’enjeu est plus élevé.

Non seulement les populations doivent travailler sur la transformation de leurs outils de production et leur efficacité énergétique pour ceux qui en bénéficient mais il est nécessaire pour les autorités compétentes de focaliser sur l’énorme challenge que représente la transition pour ceux qui ne bénéficient pas encore de réseau électrique afin d’opter dès le départ pour les sources de production les moins émettrices en CO2 et pour les usages qui soient les plus efficaces tout de suite. Il y a donc un vrai enjeu à sauter l’étape carbonée et inefficace pour les pays du sud. Il y aussi un énorme enjeu sur la transformation de leurs usages d’énergie non commerciale, notamment le bois de feu pour la cuisson qui est vecteur à la fois de déforestation et de pollution climatique et locale. Nous avons un avantage aujourd’hui, les progrès technologiques sur le photovoltaïque notamment mais aussi sur l’éolien ont permis une réduction des coûts notable pour une même qualité de production. Il existe aussi des systèmes de gestion intelligente de l’énergie qui peuvent permettre non pas de gérer l’électricité comme on l’a fait pendant de nombreuses années mais, grâce au numérique, de faire un mixte entre les capacités de production et les besoins de consommation. On peut déplacer des consommations, effacer des consommations pour s’adapter au mieux aux productions.

Dans le sud justement, où en est-on de cette transition énergétique ?

C’est encore difficile de faire changer les mentalités des gros opérateurs. Les énergies renouvelables sont souvent des énergies décentralisées or pour les grosses entreprises centralisées c’est toujours un peu compliqué de gérer cette complexité du diffus, d’installer 1 million de fois 100 watts que d’installer 1 giga watt. La gestion de l’émiettement est complexe et le coût d’entrée est différent. Au lieu d’acheter du matériel en gros, on est obligé de consacrer beaucoup de temps et d’énergie à de l’ingénierie sociale puisque qu’il faut adapter les solutions à chaque réalité et non apporter du prêt à porter. Le sur mesure a un coût non négligeable.

Au-delà de l’installation maintenant, j’imagine qu’il est préférable de mettre en place des infrastructures faciles à entretenir et permettant aux locaux de se débrouiller ensuite par leur propre moyen, parlez-nous de la maintenance et du transfert de compétences ? Comment formez-vous les locaux pour leur autonomisation ?

Dans tous nos projets nous intégrons un volet activité génératrice de revenus.

Il faut une forme de péréquation entre ceux qui ont les moyens de payer et ceux qui ne les ont pas, donc générer un minimum de ressources financières pour équilibrer le bilan. Les populations qui vivent avec un dollar par jour n’ont pas forcément pour priorité de payer l’électricité, il faut donc trouver des formes de pérennisation des installations un peu différentes selon les cas. Ce modèle permet ainsi de ne pas créer d’inégalités.

Des techniciens sont formés sur place et rémunérés pour entretenir l’installation. Il ne peut y avoir durablement d’électricité s’il n’y a pas d’électricien affecté à l’entretien, au renouvellement et l’extension de l’installation. La question de la formation se pose donc. Par ailleurs, l’électricien doit pouvoir s’appuyer sur d’autres entreprises le cas échéant si au-delà de l’entretien au quotidien arrivent des pannes un peu plus importantes. Il y a en fait tout un réseau de dépendance allant des compétences et de la maintenance de 2ème ou 3ème niveau au renouvellement et au recyclage.

Électriciens sans frontières s’est engagée de toute façon à suivre chacune de ses installations pendant 10 ans à partir de leur mise en service. Nous considérons que comme nous nous adressons aux populations les plus défavorisées, nous devons aider à la réalisation d’une dynamique de développement. Nous avons conscience que cette dynamique ne peut pas se faire en un claquement de doigts. Considérer que parce qu’on a investi dans un équipement électrique, les populations pourront durablement être autonomes, est totalement illusoire. Si un coup dur venait à arriver, nous sommes donc là et nous profitons de la multiplicité de nos projets pour toujours, lors de nos missions, aller jeter un œil sur les projets de proximité ayant été mis en service précédemment.

Où en sommes-nous de l’accès à l’énergie dans les pays en voie de développement ? Est-il possible selon vous d’assurer l’accès universel à l’énergie et si oui à quel horizon et à quel coût?

Aujourd’hui 800 millions de personnes environ dans le monde n’ont pas l’électricité. Assurer l’accès universel à l’énergie est effectivement tout à fait possible mais l’horizon de 2030 – qui était affiché par un certain nombre d’institutionnels – est trop optimiste, et ce encore plus avec la crise du Covid-19. Pour ce qui est du coût maintenant, il est assez compliqué de l’évoquer dans la mesure où s’affrontent 2 modèles. Celui encore privilégié où l’on va étendre le réseau (qui est un modèle long et coûteux) et celui plus décentralisé (qui est un modèle moins coûteux mais plus difficile à mettre en place). Le fait qu’un certain nombre de bailleurs et d’entreprises plaident pour du développement de réseau est perçu auprès des bénéficiaires comme étant la vraie solution. Les solutions décentralisées sont alors perçues comme des solutions d’attente (non comme un vrai accès à l’électricité). C’est dommage car aujourd’hui, pour les raisons de progrès techniques précédemment évoquées, on pourrait très bien construire des systèmes qui soient autonomes à des mailles beaucoup plus petites et faire avancer l’électrification dans le monde beaucoup plus rapidement.

Parlons du Don en Confiance maintenant, pourquoi avez-vous fait le choix de la labellisation ?

Électriciens sans frontières a fait le choix d’une réorganisation lourde en 2009-2010. Nous avons décidé alors de fusionner les 15 structures régionales et la fédérale en une seule association nationale. Le fait d’être éclatés en associations dans chacune des régions françaises rendait difficile le fonctionnement homogène. Tout regrouper répondait à certains enjeux sur l’avenir de notre organisation, la diversification de ses financements, de ses activités, de l’origine de ses bénévoles.

Parallèlement nous avons fait le choix d’accompagner cette transformation d’une meilleure reconnaissance en termes de transparence, de gouvernance, d’utilité publique de l’association. Cela nous a donc paru indispensable de travailler avec le Don en Confiance et d’obtenir la labellisation.

Qu’est-ce que la labellisation vous a apporté dans votre relation aux donateurs ?

Vis-à-vis du grand public, je suis incapable de répondre. C’est un gage de confiance certain mais Electriciens sans frontières reste encore une ONG peu connue. Nous travaillons depuis quelques années à faire croître sa notoriété auprès du grand public. Vis-à-vis des entreprises, le label du Don en Confiance fait clairement partie des atouts pour convaincre. Le fait d’avoir à la fois la reconnaissance d’utilité publique et le label du Don en Confiance auxquels s’ajoutent parfois des partenariats avec les syndicats professionnels de certaines entreprises est un ensemble de cautions qui donne confiance et garantit la mobilisation.

Pouvez-vous m’énoncer trois arguments que vous donneriez pour motiver une association ou une fondation à adhérer aux exigences de la charte de déontologie du Don en Confiance?

L’amélioration interne : le travail de labellisation nous a obligé à nous pencher sur nos process, en clarifier certains, en mettre en place d’autres. Globalement le travail de labellisation est très exigeant certes mais aussi et surtout franchement stimulant.

L’aide à progresser : travailler avec le Don en Confiance aide à progresser de par la rencontre avec nos homologues au sein des différents groupes de travail qui se réunissent régulièrement. Il existe une très grande diversité dans les membres du Don en Confiance.

La structure « bénévoles » du Don en Confiance : il était plus facile pour nous de faire adhérer nos propres bénévoles aux messages du Don en Confiance de par sa structure composée essentiellement de bénévoles. Des bénévoles qui parlent à des bénévoles, c’est un véritable atout que l’on ne retrouve pas dans d’autres contrôles comme celui des commissaires aux comptes par exemple.

En cette période de crise sanitaire internationale majeure, le manque d’accès à l’énergie, l’eau potable et l’assainissement doit être encore plus périlleux, avez-vous eu la possibilité d’intervenir en urgence à l’étranger durant ces mois malgré la fermeture des frontières ? Si oui où et quelles ont été vos actions ?

Notre action s’en est trouvée limitée bien sûr. Nous avons toutefois conduit un projet de formation au Sénégal pour encadrer un chantier-école. La formation a été conduite à distance, par skype en appui avec les professeurs.

Nous avons aussi envoyé des lampes solaires (1.200) à des structures de soin avec lesquelles nous sommes en relation pour aider les soignants à travailler. En parallèle nous avons mené une enquête auprès des 200 structures de santé que l’on a électrifiées sur les 10 dernières années pour faire un inventaire de leurs besoins en termes de renforcement de capacité des infrastructures électriques pour faire face à la crise.

Nous avons ainsi pu relever dans une dizaine de pays 50 structures qui nous ont fait des demandes très précises de soutien.

Allez-vous reconsidérer certaines priorités par rapport à la crise sanitaire ?

Il y a un vrai enjeu à améliorer les capacités des structures de santé en général et à sécuriser leur alimentation électrique. Nous avons donc monté cet inventaire très précis de structures de santé avec lesquelles nous avons déjà travaillé, avec lesquelles nous avons des relations de confiance et nous savons que les demandes sont justifiées. Il ne s’agit pas d’une priorité au sens où nous allons pour cela décaler d’autres actions en tout cas. Reste maintenant à financer le tout. Nous avons déjà trouvé quelques financements mais le défi de trouver les ressources suffisantes n’est pas encore gagné!

 Quel est le bilan de vos opérations depuis 30 ans maintenant ?

Il est difficile de faire un bilan des bénéficiaires bien sûr mais si je devais dire quelques mots sur le sujet je mettrais en avant la partie plaidoyer. Ce que nous avons construit avec d’autres instances à ce sujet a permis aujourd’hui de reconnaître que l’accès à l’électricité est une priorité pour le développement d’un pays. En 2000 les objectifs du millénaire ne mentionnaient pas l’accès à l’énergie. En 2015 à l’adoption des Objectifs de Développement Durable (ODD), le septième consacre l’accès à l’électricité propre, efficace, abordable. L’accès à l’électricité est enfin reconnu comme un vecteur important de développement, un vecteur transverse à quasiment l’ensemble des autres objectifs de développement. Des milliers de bénévoles ont donné de leur temps et de l’énergie pour en arriver là. C’est une fierté qui fait clairement partie du bilan.