Depuis plus de 50 ans maintenant, l’Îlot œuvre pour la réinsertion des personnes en grande détresse. Reconnue par les pouvoirs publics (administration pénitentiaire, acteurs de l’emploi et des affaires sociales) pour son expertise dans l’accompagnement des personnes sortant de prison ou sous main de justice, l’association soutient près de 1.350 personnes à l’année. Rencontre avec Christian Vilmer, directeur général.

La première des conditions pour réussir une réinsertion c’est la volonté. Sans volonté, rien n’est possible. La deuxième repose sur la bonne régulation des problèmes médicaux. La plus grande partie des échecs provient de l’alcoolisme, de la consommation excessive de drogue, ou encore de problèmes psychologiques graves. La dimension médicale est donc vraiment fondamentale. Pour le reste, si l’intention existe tout est possible. (…) Il faut être très humble sur l’apport et la récidive. Tout est fragile. Le fait de montrer qu’on peut accompagner, que la société est prête à aider, qu’il existe des bénévoles qui donnent du temps pour les personnes sortant de prison ou sous main de justice a tendance à leur redonner confiance. Contribuer à améliorer « l’estime de soi » est fondamental pour éviter la récidive.

« L’Îlot : un accueil, un toit, un nouveau départ », oui mais qu’est-ce que l’Îlot ?  Quelles sont ses origines et ses missions ?

L’Îlot a été créé il y a une cinquantaine d’années maintenant avec comme objectif d’accueillir des personnes dites « sortant de prison » ou sous main de justice pour les aider à se réinsérer. Et même si depuis 50 ans nous nous sommes diversifiés pour des raisons d’opportunité, le public « justice » reste notre cible prioritaire. Par ailleurs, si notre devise scande « Un accueil, un toit, un nouveau départ », l’objectif premier de l’association n’est pas la mise à l’abri. Nous avons, il est vrai, un accueil d’hébergement d’urgence ou de personnes qui sont dans des situations extrêmement précaires mais notre but consiste avant tout à amener les gens jusqu’à l’emploi ou en tout cas une activité.

Tout ce qui est volet réinsertion administrative, sociale est évidemment la base mais l’estime de soi, le savoir-être, les compétences professionnelles et l’activité professionnelle restent la finalité puisque sans emploi et/ou sans activité la réinsertion n’est pas durable. 

Votre projet associatif consiste donc à porter une attention prioritaire à la réinsertion du public « justice », mais quelles sont les autres populations auxquelles vous vous adressez ?

Nos missions parallèles contribuent avant tout au projet d’aide aux personnes concernées par la justice mais nous jugeons préférable dans nos activités et nos établissements d’introduire une certaine forme de mixité. Lorsque nous faisons des groupes de formation qui incluent essentiellement des personnes sous main de justice, il est souhaitable qu’il n’y en ait pas 100%. Nous tenons à observer une diversité à tout point de vue.

De manière générale, il existe trois strates dans le parcours de réinsertion : l’urgence, la stabilisation et la réinsertion sociale et professionnelle. Nous, nous nous focalisons essentiellement sur la réinsertion par l’emploi. Nous n’accueillons pas de SDF par exemple, sauf dans notre centre d’urgence à Amiens. Nous nous adressons à des individus cumulant certes de gros problèmes (psychologiques, familiaux, d’addiction…) mais à un stade où nous pensons qu’ils peuvent se réinsérer professionnellement parlant. Nous accueillons donc des personnes qui sont prêtes à venir à des entretiens, à s’engager dans une démarche et à progresser.

Quels dispositifs mettez-vous en place pour accompagner les publics « justice » dans leur reconstruction sociale ? Pouvez-vous nous décrire le parcours d’insertion classique ?

Il y a d’abord le recrutement. Il s’effectue de deux façons. Soit l’administration pénitentiaire ou la justice nous adresse des dossiers qui nous correspondent, soit nous nous déplaçons pour rencontrer directement les « sortant » dans le cadre d’un aménagement de peine. Dans tous les cas, nous menons un entretien de 45 minutes pour évaluer si la personne est prête à travailler à sa réinsertion avec nous, si elle accepte les règles et les contraintes collectives. Une fois que nous nous sommes mis d’accord sur les attentes, la première phase consiste à faire en sorte que la personne se pose et se sente bien, puis à régler toute la partie administrative (carte d’identité, titre de séjour, CMU, impôts…).

En parallèle, il y a une phase d’analyse du projet de la personne. Cette partie est compliquée car lorsque nous rencontrons les détenus leur premier projet c’est bien évidemment de sortir, leur deuxième de « profiter » de leur liberté. Décortiquer leurs capacités et compétences et faire accoucher la personne d’un projet de vie peut prendre du temps.

Plusieurs volets doivent être pris en compte : le volet professionnel avec la construction du projet, le volet relationnel avec la nécessité de retisser un réseau de connaissances, enfin le volet médical et psychologique, les « sortant » cumulant souvent des problèmes d’addiction à la drogue, à l’alcool ainsi que parfois des troubles psychologiques traités par des structures médicales largement mises à contribution.

Et d’ailleurs l’Îlot propose-t-elle en propre un suivi médical et psychologique à ses bénéficiaires ?

En propre non. Nous n’avons pas de structures médicales permanentes dans nos établissements mais nous travaillons en partenariat avec des centres médico-psychologiques comme Sainte-Anne à Paris ainsi qu’avec différentes structures médicales (centres médico-psychologiques ou équipes mobiles psychiatriques) dans les départements que nous couvrons. Nous entretenons aussi des relations étroites avec des associations spécialisées dans tout ce qui est addiction (drogue ou alcool).

Comment êtes-vous organisés au niveau national ? De combien de structures disposez-vous pour mener à bien vos missions ?

Nous possédons huit établissements, historiquement sur Paris et sur la Picardie. Sur Paris nous en comptons trois. Deux d’hébergement à Paris et dans le Val-de-Marne ainsi qu’un chantier d’insertion-formation qui couvre Paris et la Seine-Saint-Denis.

En Picardie nous en avons quatre : un grand atelier d’insertion avec en dur de la mécanique, de la cuisine, de la menuiserie et trois établissements d’hébergement (un pour hommes, un pour femmes et familles, un d’accueil et d’hébergement d’urgence).

Enfin, nous venons d’ouvrir un nouvel établissement à Toulon. Nous n’avons donc pas une répartition nationale mais sommes en train de réfléchir à notre politique de développement.

Quels sont vos partenaires institutionnels et comment interagissez-vous avec eux ?

La Direction Départementale de la Cohésion Sociale (DDCS ou DRIHL selon les régions) est notre principal financeur. C’est elle qui fixe nos dotations de fonctionnement et les règles de subventionnement. Nous devons donc nous caler sur les orientations gouvernementales qui nous sont soumises en matière d’agrément, de respect d’un mode de fonctionnement et de recrutement fonction des priorités des territoires administratifs que nous couvrons.

L’administration pénitentiaire, quant à elle, nous finance extrêmement peu faute de moyens. Les seuls financements possibles sont ceux que nous obtenons en cas d’accueil à la journée d’un individu dans le cadre d’un aménagement de peine de type bracelet électronique ou placement extérieur validés par un juge d’application des peines. Nous ne sommes donc pas dans une relation financière mais plus dans une relation de proximité. Les services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP) avec lesquels nous travaillons avaient parfois tendance à considérer que l’on faisait une partie de leur travail, et notamment la partie susceptible de les intéresser (à savoir la réinsertion). Nous avons donc longtemps été perçus comme des concurrents. Ce n’est plus le cas.

Les relations sont devenues plus fluides et moins tendues avec le temps. Et c’est mieux ainsi d’ailleurs car il va de notre intérêt d’entretenir de bons rapports afin d’appréhender au mieux la problématique du « sortant » de prison que nous allons accueillir après contrat moral. Notre objectif aujourd’hui est d’arriver à travailler plus en amont avec les SPIP et les associations qui les accompagnent, c’est-à-dire quand la personne est encore incarcérée pour réussir à bâtir des liens durables et expliquer notre démarche en faveur d’une logique de progression et d’insertion. Il est important d’établir une certaine forme de continuité dans le parcours de réinsertion dont nous pourrions être le fil rouge.

En ce qui concerne nos partenaires dans le domaine de l’emploi maintenant, nos bénéficiaires doivent être inscrits à Pôle Emploi bien sûr et sur le plan administratif être dans le circuit. Nous travaillons en concertation et sommes complémentaires de toutes structures (Pôle Emploi, missions locales, organismes de formation…) mais il n’y a aucun schéma établi. Il y a des individus qui sortent avec leur dossier prêt, d’autres pour qui rien n’a été fait au préalable pour des raisons sans doute qui se justifient. Il n’y a pas de règles.

La réinsertion par l’activité économique et l’emploi est sans doute l’une des clés d’une réinsertion sociale réussie, quelles sont vos différents chantiers et actions pour y parvenir ?

Nous proposons deux types de chantiers d’insertion.

  • Des ateliers en dur axés vers des disciplines telles que la menuiserie, la mécanique ou la restauration. Les personnes qui en bénéficient sont encadrées et formées par des professionnels chevronnés qui les initient à leur métier. Elles sont aussi accompagnées par des conseillers en insertion professionnelle dans leurs démarches pour intégrer ou réintégrer le marché du travail. Ces ateliers font l’objet d’une production dont nous vendons les prestations.
  • Des ateliers appelés « Qualification-insertion » qui embauchent et forment au métier d’agent de restauration des personnes sous main de justice. Dans ces ateliers nous ne produisons pas mais proposons un programme d’alternance. Les bénéficiaires sont avec nous un tiers du temps, un autre tiers est dédié à la formation professionnelle, enfin un troisième temps est consacré à des stages et de l’apprentissage dans des établissements de restauration collective ou des restaurants individuels. Ces programmes sont financés uniquement par un appel à la générosité du public puisque nous ne vendons aucune prestation. Pour la plupart des bénéficiaires, les ateliers Qualification-Insertion représentent un premier diplôme qui n’est pas un CAP mais un diplôme qualifiant d’agent polyvalent de restauration.

Combien de personnes sortent chaque année de vos promotions dans les ateliers Qualification-Insertion avec un diplôme et quel est le taux de retour à l’emploi à l’issue de cette formation ?

Nous remplissons à l’année deux promotions d’une douzaine de personnes accompagnées pendant 9 mois. Il arrive que certaines n’aillent pas au bout et rechutent mais c’est assez mineur. Les diplômés trouvent ensuite facilement un emploi dans la restauration collective ou traditionnelle avec une préférence pour le collectif car les horaires sont plus stables.

Pouvez-vous également nous en dire plus sur la Session d’Orientation Approfondie (SOA) que vous avez lancée il y a trois ans avec le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation de Seine-Saint-Denis, que propose-t-elle pour quel taux de réussite ?

Cette session a été créée pour des individus qui bénéficient d’aménagement de peine et sont placés dans des quartiers de semi-liberté, qui ne relèvent donc pas de la sécurité carcérale. Le principe de ces quartiers repose sur une sortie le matin avec obligation de retour le soir selon un horaire prédéfini sous peine de sanction. Entre 2, l’individu bénéficie d’une liberté qu’il met à profit comme bon lui semble. S’il ne veut rien faire de ses journées sinon s’alcooliser, il le peut.

Pour éviter ceci, nous avons pensé que coupler l’aménagement de peine avec une forte incitation à suivre un accompagnement pendant 2 mois pouvait être bénéfique. Tout le jeu de la part de l’administration pénitentiaire consiste à peser sur la personne en disant « si vous ne faites pas ce que l’on attend de vous, vous n’aurez pas de remise de peine ». C’est un moyen de pression certes mais qui permet d’accrocher les individus, de leur faire entrevoir une sortie plus rapide et de permettre au final une meilleure réinsertion.

Notre service propose ainsi des groupes de 10-12 personnes. Durant les 2 mois de leur présence, nous travaillons avec eux en collectif et en individuel pour les aider à faire émerger un projet cohérent, nous essayons aussi de leur trouver des formations, voire un métier.

Le taux de réussite est donc assez difficile à évaluer. On peut le mesurer par exemple au nombre de formations que l’on a obtenues. Mais finalement le vrai taux de réussite, nous le mesurons quand un individu venu chez nous retrouve sa liberté avant la fin de la session et qu’il décide ou pas de continuer. S’il revient, c’est gagné !

Plus globalement, combien de personnes accompagnez-vous chaque année ? Parmi elles combien retrouvent un emploi pérenne et un logement, bref arrivent à s’autonomiser ?

En 2019, près de 1.350 personnes sont passées par l’Îlot. Un total de 563 personnes majeures ont fait l’objet d’un travail d’accompagnement et de réinsertion, dont 62% de public « justice ». Au global, 40% des personnes ayant quitté nos établissement d’hébergement en 2019 ont trouvé un logement pérenne ou adapté à leur situation, et 30% sont hébergés chez des tiers ou en famille.

En ce qui concerne l’emploi, 42% avaient une activité (CDD court ou long, CDI, Intérim, CDDI, …) lorsqu’ils ont quitté l’Îlot. Pour nos seuls chantiers d’insertion,  nous atteignons un taux de sorties positives de 50% à Amiens, et de 65% pour l’AQI d’Aubervilliers.

Je ne doute pas qu’il y ait des exemples de réussite, bien au contraire, auriez-vous des parcours à soumettre qui permettraient à d’autres de constater que « tout est possible » ? En clair, quelles sont selon vous les conditions de réussite d’une réinsertion ?

La première condition c’est la volonté. Sans volonté, rien n’est possible. La deuxième repose sur la bonne régulation des problèmes médicaux. La plus grande partie des échecs provient de l’alcoolisme, de la consommation excessive de drogue, ou encore de problèmes psychologiques graves. La dimension médicale est donc vraiment fondamentale.

Pour le reste, si l’intention existe tout est possible.

A contrario, quel est votre taux d’échec ? Êtes-vous en mesure d’ailleurs d’appréhender un potentiel échec (perte d’emploi ou perte de logement) et ainsi d’éviter la récidive ?

Nous accompagnons peu de délinquants lourds, auteurs de crime. Il y en a peu dans les faits. Ils font des peines relativement longues et quand ils sortent ils peuvent mettre un an avant de reprendre leurs marques. Le parcours est extrêmement difficile pour eux certes mais ce n’est pas le parcours le plus compliqué à gérer pour les institutions.

Ensuite, il y a la catégorie des délinquants autour de la drogue. Dans ce cas c’est l’argent facile qui prime. La récidive peut être liée soit au fait qu’ils replongent pour faire comme les copains, soit qu’ils cèdent à la facilité de l’appât du gain. Si on y ajoute les effets négatifs de comportements querelleurs et agressifs liés à la consommation d’alcool ou la prise de drogue, la tâche devient tout de suite plus compliquée. Il y a tout un travail psychologique à mener qui peut être long et pas toujours forcément fructueux. Dans ces cas-là la récidive existe, le parcours est assez chaotique. Et puis un échec n’est pas toujours négatif, cela peut être un moment de bascule du délinquant qui prend conscience que la vie ne peut pas continuer ainsi. Il y a des échecs qui ne sont qu’un creux sur un parcours de remontée, il faut persévérer.

Eviter la récidive passe souvent également par le fait de trouver une compagne, la femme qui stabilise. Tomber sur la bonne personne qui peut donner une autre optique de vie ne suffit pas bien sûr, mais c’est quand même un élément important. Il faut être très humble sur l’apport et la récidive. Tout est fragile. Le fait de leur montrer qu’on peut les accompagner, que la société est prête à les aider, qu’il existe des bénévoles qui donnent du temps pour eux a tendance à leur redonner confiance. Contribuer à améliorer « l’estime de soi » est fondamental pour éviter la récidive.

Que diriez-vous à ceux qui ne croient pas en une deuxième chance ? Ceux qui fustigent la réinsertion d’anciens détenus ?

La première réponse est qu’à un moment ou à un autre toute personne sort de prison, la question est donc « qu’allons-nous faire de cette personne ? ». Ne pas chercher à l’aider à se réinsérer produit un coût social énorme. Le sujet n’est donc pas d’avoir confiance en l’homme et en son pouvoir de rédemption, la société n’a juste pas le choix !

Pouvez-vous nous parler de la situation en milieu carcéral et des conditions de détention, avez-vous pu constater une dégradation au fil des années ?

Nous ne travaillons quasiment pas du tout en milieu carcéral. Nous ne sommes pas visiteurs de prison et peu à l’intérieur.

L’idée que l’on se fait quand même de la condition carcérale c’est que l’architecture de la prison définit tout. Cette architecture est la même depuis des siècles : un système de circulation où vous pouvez avoir des individus très dangereux d’un côté et peu dangereux de l’autre, le tout mélangé mais sans forcément se croiser. Faire en sorte que des individus passent à la préparation de la suite devient dès lors structurellement compliqué voire impossible. Certains pays, dont la France d’ailleurs, commencent désormais à réfléchir à des unités plus petites comprenant 70 à 90 personnes, des unités en ville plutôt qu’en campagne fonction de la dangerosité des individus. La mise en place de quartiers de préparation à la sortie doit faire partie des priorités car comme je le disais plus haut, il est indispensable de préparer les choses avant toute réintégration sociale.

Il faut aujourd’hui repenser les prisons, en construire de nouvelles plus adaptées et surtout expliquer au public que tous les individus incarcérés ne sont pas forcément dangereux, juste paumés. Ils purgent une peine dont l’intérêt de s’évader est relativement limité. Les accompagner dans leur reconstruction est fondamental pour une réinsertion pérenne. Les maisons d’arrêt sont saturées avec un taux parfois de 200%. La situation demande considération mais ce que nous en savons est très banal et connu du grand public.

La Maison d’accueil l’îlot apporte son soutien à des populations extrêmement fragilisées, comment avez-vous géré le confinement de ces derniers mois et à quelles difficultés avez-vous dû ou devez-vous faire face en cette période de crise sanitaire ?

Deux problématiques se sont imposées à nous pendant cette crise : d’une part comment s’organiser par rapport à nos salariés et d’autre part comment s’organiser par rapport aux personnes que nous accompagnons et hébergeons.

Toutes les personnes au siège sont parties en télétravail, donc pas de risque majeur. Dans les établissements nous avons établi une continuité de service. 90% des salariés étaient présents. La difficulté a consisté à anticiper tout le matériel dont on avait besoin : arriver à mettre en place des parois de plexiglas avant que tous les stocks ne se vident, commander des masques en Chine… Il a fallu être réactif sur le plan opérationnel. Je pense que nous avons été bon dans la gestion.

Donner les moyens aux équipes et aux personnes hébergées de se protéger a été une priorité. Nous avons tout financé. Les masques nous ont été fournis en partie par les pouvoirs publics mais au bout d’un mois et demi seulement. Nous avons donc dû mettre en place des fabriques de masques, commander du tissu en France et à l’étranger, trouver les patrons qu’il fallait pour les réaliser.  Globalement tout s’est bien déroulé. Nous avons été agréablement surpris aussi par la réaction de personnes accompagnées respectueuses des consignes sanitaires en grande majorité. Nous n’avons pratiquement pas eu de cas avérés et nos bénéficiaires ont bien compris les enjeux.

La majeure partie du personnel de l’Îlot est salariée, pouvez-vous nous parler de ces recrutements et de leur profil (travailleurs sociaux, éducateurs…) ? De combien de salariés dispose l’Îlot pour réaliser ses missions ?

L’Îlot dispose d’une centaine de salariés et recrute en fonction des postes. Les équipes éducatives sont composées d’assistants de service social (homme ou femme) et d’éducateurs spécialisés diplômés. J’aimerais qu’on arrive à se diversifier un peu, que l’on recrute des personnes en reconversion professionnelle de manière à mélanger les approches. Nous avons aussi des chargés de réinsertion professionnelle plus spécialisés dans la technique de recherche d’emploi. Sans être critique je dirais qu’il nous manque des profils qui connaissent le milieu entreprise. Nous nous appuyons plus sur les bénévoles pour cela.

Justement, en parlant de bénévoles, pour quel type de missions faites-vous appel à eux ?

Toutes celles qui ne sont pas assurées par les salariés. On ne prend pas des gens pour faire gratuitement ce que fait le personnel rétribué. A cet égard l’harmonisation du travail entre salariés et bénévoles pour aller vers un but commun n’est d’ailleurs pas toujours facile.

Nos bénévoles s’occupent principalement de l’accompagnement vers l’emploi (préparation à des entretiens, explication du fonctionnement de l’entreprise), certains dispensent des conseils autour du numérique et de l’informatique de type « comment savoir se débrouiller administrativement dans le dédale des sites de la CAF, de Pôle Emploi ». Nous avons également des bénévoles positionnés sur le bien être (la diététique, les soins esthétiques), d’autres qui proposent à nos bénéficiaires des rencontres en entreprise. Des avocats aussi ou encore des bénévoles venus pour échanger, une écoute citoyenne en quelque sorte. Enfin il y a des accompagnements vers des activités plus ludiques, ateliers « théâtre », « numérique » ou « cuisine » proposés par des associations bénévoles comme l’association « Champs Libre » avec laquelle nous travaillons fréquemment.

Comment vous financez-vous ? Quelle est la part entre aides financières publiques et aides financières privées dans votre budget ?

Notre financement provient à 65% du secteur public (la direction départementale de la Cohésion Sociale, les allégements de charges et autres subventions des collectivités locales), 10% provient des ventes de nos ateliers et participations financières, enfin 25% provient du privé (particuliers, fondations et quelques legs aléatoires).

Pouvez-vous nous dire comment vous avez connu le label Don en Confiance et qu’est-ce qui vous a motivé à adhérer aux exigences de la charte de déontologie ?

Quand j’ai pris mon poste, l’Îlot adhérait déjà à la charte. J’ai donc un peu de mal à répondre à cette question mais l’intérêt de la labellisation – il me semble – repose d’abord sur le côté rassurant que cela induit pour le donateur. L’intérêt pour nous consiste aussi à bénéficier du regard extérieur de la structure sorte d’aiguillon pour progresser, mettre le doigt sur les sujets majeurs qu’il ne faut surtout pas lâcher et qui malheureusement passent souvent après l’opérationnel.

Finalement adhérer à la charte représente un complément à notre démarche qualité. Sans cela, nous ferions sans doute moins et moins bien.

Citez-moi deux raisons pour lesquelles ce label vous paraît aujourd’hui indispensable ?

La première raison est que d’être labellisé conduit à consentir à une méthodologie qui consiste à mettre en évidence les risques, les points de fragilité.

La deuxième c’est que cela rassure les donateurs (particuliers, mécènes ou fondations). Il y a un regard porté qui même s’il est bienveillant n’est jamais complaisant. Adhérer aux principes du Don en Confiance nous pousse à donner le meilleur de nous-même et à toujours s’améliorer.

Vos projets pour l’année à venir ?

L’Îlot a 2 gros projets à venir.

  • Un projet de rénovation de notre centre d’accueil de 60 personnes au Père Lachaise qui devrait s’achever en 2023. Nous sommes donc obligés d’ici là de trouver un lieu d’hébergement pour 30 personnes, les 30 autres restant en roulement dans une partie du bâtiment non encore en travaux.
  • Un projet qui concerne le Val de Marne où nous possédons 2 petites structures ayant du mal à fonctionner car limites en termes de taille. Or nous avons trouvé un superbe endroit entouré de verdure à Fontenay-sous-Bois appartenant originellement à des franciscains dans lequel nous allons pouvoir regrouper toute l’équipe.

Une fois terminés, nous aurons refait tous nos établissements d’hébergement.

En ce qui concerne l’accompagnement maintenant, notre mission lancée depuis un an et demi consiste à renforcer le travail en amont dans les prisons et à obtenir une continuité d’accompagnement « dedans-dehors » en partenariat avec les associations. L’idée serait de faire de l’intégration verticale, créer le fil rouge qui évite les ruptures et les discontinuités : assurer en fait tout le parcours d’intégration d’un « sortant » de prison sans heurt, depuis son incarcération jusqu’à son retour vers une vie sociale normale. C’est un projet long et lourd à mettre en place mais nous pensons qu’il est vital.

ONG de solidarité internationale, Électriciens sans frontières lutte depuis 1986 contre les inégalités d’accès à l’électricité et à l’eau dans le monde. Soutenue par 1200 bénévoles et en partenariat avec des acteurs locaux, l’association favorise le développement économique et humain en utilisant les énergies renouvelables. Rencontre avec Hervé Gouyet, Président.

Aujourd’hui 800 millions de personnes environ dans le monde n’ont pas l’électricité. Assurer l’accès universel à l’énergie est effectivement tout à fait possible mais l’horizon de 2030 – qui était affiché par un certain nombre d’institutionnels – est trop optimiste, et ce encore plus avec la crise du Covid-19. (…) Non seulement les populations doivent travailler sur la transformation de leurs outils de production et leur efficacité énergétique pour ceux qui en bénéficient mais il est nécessaire pour les autorités compétentes de focaliser sur l’énorme challenge que représente la transition pour ceux qui ne bénéficient pas encore de réseau électrique afin d’opter dès le départ pour les sources de production les moins émettrices en CO2 et pour les usages qui soient les plus efficaces tout de suite. Il y a donc un vrai enjeu à sauter l’étape carbonée et inefficace pour les pays du sud.

Électriciens sans frontières est une ONG de solidarité internationale créée en 1986 qui lutte contre les inégalités d’accès à l’électricité et à l’eau dans le monde. Quelle en est l’origine et que couvrent vos missions pour pallier l’inaction des autorités concernant l’accès à ces services essentiels ?

Électriciens sans frontières est née de la volonté de salariés du secteur de l’électricité qui au moment de la grande famine en Ethiopie ont souhaité mettre leur savoir d’électriciens au service de projets de développement. C’était un peu les prémices du mécénat de compétences au service de la solidarité internationale maintenant largement répandu.

Nous avons donc démarré avec quelques projets d’accès à l’électricité en lien avec des associations du sud et des collectivités territoriales françaises. Nos premières interventions ont eu lieu au Cameroun et au Vietnam. Puis progressivement l’association s’est développée pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui, à savoir qu’elle représente un peu plus de 1.200 adhérents pour 135 projets en cours dans une quarantaine de pays à travers le monde. Nos bénévoles sont pour la majorité des salariés et anciens salariés du secteur de l’énergie.

Pour ce qui est des missions, Électriciens sans frontières possède 3 axes d’intervention :

  • Le volet historique qui consiste à acheminer l’électricité dans les zones rurales éloignées des réseaux en électrifiant prioritairement les services collectifs (écoles, centres de santé, espaces communautaires) tout en intégrant une composante « activité économique » afin de solvabiliser l’écosystème électrique mais aussi de partir sur des dynamiques pluridimensionnelles intégrant les services collectifs, les services productifs et les activités domestiques. A chaque fois nous devons nous adapter au contexte socioéconomique local et politique. Nous ne rencontrons pas les mêmes contraintes ni les mêmes contextes réglementaires d’un pays à l’autre. La complexité de l’ingénierie sociale est parfois nettement supérieure à celle de l’ingénierie technique. Il faut savoir s’adapter. Les ¾ de nos actions portent donc sur l’électrification rurale.
  • Le volet « situation d’urgence ». Nous intervenons ici essentiellement en appui des autres acteurs de la solidarité internationale pour prendre en charge le volet accès à l’électricité de leurs propres actions (réalimenter par exemple en urgence les hôpitaux en électricité lors de catastrophes naturelles, éclairer les zones de recherche après un tremblement de terre ou encore éclairer des camps de réfugiés). Il s’agit souvent de catastrophes d’ampleur qui nécessitent notre technicité, l’ONG sur place n’arrivant pas à gérer la complexité.
  • Un troisième volet enfin, qui peut d’ailleurs avoir des adhérences avec les 2 premiers, consiste à soutenir des actions de solidarité internationale menées par certaines collectivités territoriales ou encore par des ONG. Nous travaillons par exemple avec la métropole de Nantes sur un projet de coopération décentralisée dans un petit village du Cameroun. Notre mission consiste à prendre en charge toutes les études ainsi que l’accompagnement dans la mise en place d’une centrale hydraulique à proximité. Autre exemple avec Médecins sans frontières maintenant, assez régulièrement l’ONG demande un recours à nos bénévoles pour aller vérifier la sécurité des installations électriques de ses propres opérations.

97 % de nos projets utilisent les énergies renouvelables et les 2/3 de nos projets incluent une composante « eau » importante puisque nous menons des actions pour faciliter l’accès à une eau potable ou pour l’agriculture via l’irrigation.

Dans quels pays intervenez-vous et qui vous sollicite pour les interventions ? De manière générale quels sont vos partenaires sur les différents projets menés ?

Nous intervenons en Afrique subsaharienne et sommes également présents en Haïti, Madagascar, Vietnam, Laos, Népal. Nous répondons à des sollicitations à la fois de collectivités et de collectifs du sud mais aussi de collectivités et d’associations du nord. Très marginalement de façon proactive mais plutôt sur demande.

Pour vous donner un exemple, au sud de Madagascar nous travaillons avec les Filles de la Charité qui gèrent une petite cinquantaine d’établissements de soin et d’établissements scolaires à l’origine dépourvus d’électricité. Elles ont fait appel à nos services et nous sommes intervenus pour électrifier leurs installations. Depuis nous agissons à leur côté à Madagascar mais aussi dans d’autres pays du monde nécessitant leur présence (Haïti, Cameroun).

Autre type d’intervention par capillarité du réseau cette fois, au moment de la crise Ebola nous sommes intervenus en Guinée forestière pour le compte de la Croix Rouge. L’Etablissement Français du Sang qui se heurtait à un problème de compatibilité d’alimentation électrique d’un certain nombre d’équipements d’analyses sanguines nous a sollicités suite à des contacts avec la Croix Rouge.

Qui agit pour la cause sur le terrain ? Des bénévoles ou des permanents ?

L’essentiel de nos ressources provient du bénévolat. Nos bénévoles s’inscrivent sur toute la chaîne du projet, de l’instruction initiale jusqu’à la réalisation puis le suivi. Notre organisation comprend aussi 10 permanents qui ne gèrent que le back office. Ils s’occupent de fonctions transverses telles le contrôle de gestion, la communication, le lien avec le Don en Confiance, celui avec les commissaires aux comptes ou les bailleurs institutionnels…

Comment s’organise l’intervention des bénévoles ? Sont-ils retraités ou actifs ?

Il y a un peu plus d’actifs que de retraités dans nos rangs. Les retraités sont ceux qui consacrent le plus de temps à la gouvernance et en mission sur le terrain. À Électriciens sans frontières, 20% de l’activité de bénévolat est dédiée à la gouvernance et à l’animation de l’association. Animer 1.200 bénévoles c’est déjà une activité en soi mais répartis en 14 délégations régionales demande beaucoup de réunions collectives pour la prise de décision, l’analyse et la validation des dossiers.

Une grosse partie du travail se situe ainsi dans la préparation des projets, les études préalables, l’élaboration des supports de formation… La réalisation proprement dîtes et le suivi dans le temps des installations demandent finalement moins de temps en bénévolat.

Quels sont les pays que vous couvrez qui représentent la plus faible part en raccordement à l’électricité ?

Ce sont les pays d’Afrique subsaharienne. Certains sont à 15-20% de taux d’accès à l’électricité comme le Niger ou Madagascar avec une grosse différence entre les villes et les campagnes. Cela ne veut pas dire que les populations isolées ne consomment pas d’énergie. Elles brûlent du bois, s’éclairent avec des lampes à pétrole ou avec des bougies. Il y a donc consommation d’énergie mais ce sont des énergies plus chères, peu efficaces, nocives pour la santé et l’environnement.

En parlant de pollution justement, quelles sources d’énergie utilisez-vous pour obtenir de l’électricité ? Faites-vous la part belle aux énergies renouvelables pour favoriser la transition énergétique ?

Notre principale activité repose sur la mise en place de centrales solaires. 90% de nos projets sont à base d’énergie photovoltaïque. Un peu d’hydraulique également mais c’est moins facile à mettre en œuvre et plus coûteux en termes d’investissement.

Nous nous appuyons, pour un certain nombre de projets, sur des systèmes hybrides constitués de groupes électrogènes afin de limiter la taille des parcs de batteries nécessaires en cas d’absence de soleil. Le bilan financier ainsi que le bilan CO2 s’en trouvent ainsi allégés.  

Tous ces services ont un coût alors comment vous financez-vous ? Obtenez-vous des subventions de la part des institutions publiques ?

Un gros tiers de nos ressources est issu de bailleurs institutionnels : Agence Française de Développement, Fondation de France, Banque Mondiale mais aussi collectivités territoriales avec des appels à projet.

Un autre tiers provient de la filière électrique qui nous fournit déjà des salariés comme bénévoles.  Nous entretenons 150 à 200 partenariats avec des acteurs du secteur de l’énergie en France qui nous aident à la fois en ressources financières mais également en ressources matérielles. En ce qui concerne le matériel, nous évitons le recyclage et préférons choisir sur catalogue en fonction des projets définis. Nous utilisons les fins de séries et équipements déclassés avec beaucoup de parcimonie car ce sont souvent des cadeaux empoisonnés. Nous sommes aussi aidés par les entreprises sur le plan logistique : les bureaux pour l’équipe nationale par exemple sont mis à disposition par le groupe Legrand. Enfin nous disposons d’un peu de mécénat de compétences de la part d’entreprises que nous répartissons entre l’équipe nationale et les missions sur le terrain. Grosso modo 10% du temps de mission est pris en charge par le mécénat de compétence, le reste du bénévolat est pris sur le temps personnel de ceux qui s’engagent à nos côtés.

Le troisième tiers maintenant englobe la générosité du public (5 à 10%) mais aussi des prestations, des manifestations, des ventes, des participations à des salons, des colloques, des organisations de concerts…

Pouvez-vous maintenant nous parler des impacts de l’énergie électrique sur la croissance économique d’un pays puis sur sa population (en termes de santé publique, d’éducation, de vie quotidienne…) ? A quelles situations avez-vous eu à faire et qu’a changé votre venue ?

L’arrivée de l’électricité a un impact significatif sur tous les services collectifs en fait.

Dans le secteur de l’éducation, c’est un énorme enjeu puisque travailler dans une école sans lumière, sans possibilité de connecter un vidéo projecteur ou un ordinateur est très pénalisant. L’électricité contribue à améliorer la qualité de l’enseignement dans sa globalité et donc les résultats scolaires.

Dans le secteur de la santé, elle permet d’offrir des soins 24h/24h, de conserver des vaccins dans un réfrigérateur, de stériliser les instruments, de faire des analyses et d’éclairer l’accès aux centres de santé le cas échéant.

Dans le secteur agro-alimentaire, elle contribue à optimiser l’irrigation en pompant l’eau de façon plus efficace, à améliorer la production, à transformer les aliments et à les conserver. Elle est à l’origine d’activités génératrices de revenus puisque l’on peut acheter des machines, les faire tourner et contribuer ainsi à développer l’activité économique.

Autre point important, l’électricité permet d’améliorer la sécurité dans une collectivité. L’éclairage public élargit les plages horaires de vie communautaire et sécurise cette vie. On oublie souvent ce point pourtant essentiel à certains dirigeants locaux.

Enfin n’oublions pas le secteur de la communication. Il y a grosso modo 800 millions de téléphones en Afrique, pour les recharger et les alimenter, il faut de l’électricité. La téléphonie sert d’ailleurs de façon indirecte à améliorer l’éducation lorsqu’elle permet des formations en ligne. Mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres car l’accès à internet ouvre bien des horizons.

Il est aussi fondamental d’aborder ces questions au regard du changement climatique. On parlait d’énergies renouvelables tout à l’heure, si la transition énergétique au nord tourne autour de la réduction des consommations et la transformation des sources d’énergies, au sud en revanche l’enjeu est plus élevé.

Non seulement les populations doivent travailler sur la transformation de leurs outils de production et leur efficacité énergétique pour ceux qui en bénéficient mais il est nécessaire pour les autorités compétentes de focaliser sur l’énorme challenge que représente la transition pour ceux qui ne bénéficient pas encore de réseau électrique afin d’opter dès le départ pour les sources de production les moins émettrices en CO2 et pour les usages qui soient les plus efficaces tout de suite. Il y a donc un vrai enjeu à sauter l’étape carbonée et inefficace pour les pays du sud. Il y aussi un énorme enjeu sur la transformation de leurs usages d’énergie non commerciale, notamment le bois de feu pour la cuisson qui est vecteur à la fois de déforestation et de pollution climatique et locale. Nous avons un avantage aujourd’hui, les progrès technologiques sur le photovoltaïque notamment mais aussi sur l’éolien ont permis une réduction des coûts notable pour une même qualité de production. Il existe aussi des systèmes de gestion intelligente de l’énergie qui peuvent permettre non pas de gérer l’électricité comme on l’a fait pendant de nombreuses années mais, grâce au numérique, de faire un mixte entre les capacités de production et les besoins de consommation. On peut déplacer des consommations, effacer des consommations pour s’adapter au mieux aux productions.

Dans le sud justement, où en est-on de cette transition énergétique ?

C’est encore difficile de faire changer les mentalités des gros opérateurs. Les énergies renouvelables sont souvent des énergies décentralisées or pour les grosses entreprises centralisées c’est toujours un peu compliqué de gérer cette complexité du diffus, d’installer 1 million de fois 100 watts que d’installer 1 giga watt. La gestion de l’émiettement est complexe et le coût d’entrée est différent. Au lieu d’acheter du matériel en gros, on est obligé de consacrer beaucoup de temps et d’énergie à de l’ingénierie sociale puisque qu’il faut adapter les solutions à chaque réalité et non apporter du prêt à porter. Le sur mesure a un coût non négligeable.

Au-delà de l’installation maintenant, j’imagine qu’il est préférable de mettre en place des infrastructures faciles à entretenir et permettant aux locaux de se débrouiller ensuite par leur propre moyen, parlez-nous de la maintenance et du transfert de compétences ? Comment formez-vous les locaux pour leur autonomisation ?

Dans tous nos projets nous intégrons un volet activité génératrice de revenus.

Il faut une forme de péréquation entre ceux qui ont les moyens de payer et ceux qui ne les ont pas, donc générer un minimum de ressources financières pour équilibrer le bilan. Les populations qui vivent avec un dollar par jour n’ont pas forcément pour priorité de payer l’électricité, il faut donc trouver des formes de pérennisation des installations un peu différentes selon les cas. Ce modèle permet ainsi de ne pas créer d’inégalités.

Des techniciens sont formés sur place et rémunérés pour entretenir l’installation. Il ne peut y avoir durablement d’électricité s’il n’y a pas d’électricien affecté à l’entretien, au renouvellement et l’extension de l’installation. La question de la formation se pose donc. Par ailleurs, l’électricien doit pouvoir s’appuyer sur d’autres entreprises le cas échéant si au-delà de l’entretien au quotidien arrivent des pannes un peu plus importantes. Il y a en fait tout un réseau de dépendance allant des compétences et de la maintenance de 2ème ou 3ème niveau au renouvellement et au recyclage.

Électriciens sans frontières s’est engagée de toute façon à suivre chacune de ses installations pendant 10 ans à partir de leur mise en service. Nous considérons que comme nous nous adressons aux populations les plus défavorisées, nous devons aider à la réalisation d’une dynamique de développement. Nous avons conscience que cette dynamique ne peut pas se faire en un claquement de doigts. Considérer que parce qu’on a investi dans un équipement électrique, les populations pourront durablement être autonomes, est totalement illusoire. Si un coup dur venait à arriver, nous sommes donc là et nous profitons de la multiplicité de nos projets pour toujours, lors de nos missions, aller jeter un œil sur les projets de proximité ayant été mis en service précédemment.

Où en sommes-nous de l’accès à l’énergie dans les pays en voie de développement ? Est-il possible selon vous d’assurer l’accès universel à l’énergie et si oui à quel horizon et à quel coût?

Aujourd’hui 800 millions de personnes environ dans le monde n’ont pas l’électricité. Assurer l’accès universel à l’énergie est effectivement tout à fait possible mais l’horizon de 2030 – qui était affiché par un certain nombre d’institutionnels – est trop optimiste, et ce encore plus avec la crise du Covid-19. Pour ce qui est du coût maintenant, il est assez compliqué de l’évoquer dans la mesure où s’affrontent 2 modèles. Celui encore privilégié où l’on va étendre le réseau (qui est un modèle long et coûteux) et celui plus décentralisé (qui est un modèle moins coûteux mais plus difficile à mettre en place). Le fait qu’un certain nombre de bailleurs et d’entreprises plaident pour du développement de réseau est perçu auprès des bénéficiaires comme étant la vraie solution. Les solutions décentralisées sont alors perçues comme des solutions d’attente (non comme un vrai accès à l’électricité). C’est dommage car aujourd’hui, pour les raisons de progrès techniques précédemment évoquées, on pourrait très bien construire des systèmes qui soient autonomes à des mailles beaucoup plus petites et faire avancer l’électrification dans le monde beaucoup plus rapidement.

Parlons du Don en Confiance maintenant, pourquoi avez-vous fait le choix de la labellisation ?

Électriciens sans frontières a fait le choix d’une réorganisation lourde en 2009-2010. Nous avons décidé alors de fusionner les 15 structures régionales et la fédérale en une seule association nationale. Le fait d’être éclatés en associations dans chacune des régions françaises rendait difficile le fonctionnement homogène. Tout regrouper répondait à certains enjeux sur l’avenir de notre organisation, la diversification de ses financements, de ses activités, de l’origine de ses bénévoles.

Parallèlement nous avons fait le choix d’accompagner cette transformation d’une meilleure reconnaissance en termes de transparence, de gouvernance, d’utilité publique de l’association. Cela nous a donc paru indispensable de travailler avec le Don en Confiance et d’obtenir la labellisation.

Qu’est-ce que la labellisation vous a apporté dans votre relation aux donateurs ?

Vis-à-vis du grand public, je suis incapable de répondre. C’est un gage de confiance certain mais Electriciens sans frontières reste encore une ONG peu connue. Nous travaillons depuis quelques années à faire croître sa notoriété auprès du grand public. Vis-à-vis des entreprises, le label du Don en Confiance fait clairement partie des atouts pour convaincre. Le fait d’avoir à la fois la reconnaissance d’utilité publique et le label du Don en Confiance auxquels s’ajoutent parfois des partenariats avec les syndicats professionnels de certaines entreprises est un ensemble de cautions qui donne confiance et garantit la mobilisation.

Pouvez-vous m’énoncer trois arguments que vous donneriez pour motiver une association ou une fondation à adhérer aux exigences de la charte de déontologie du Don en Confiance?

L’amélioration interne : le travail de labellisation nous a obligé à nous pencher sur nos process, en clarifier certains, en mettre en place d’autres. Globalement le travail de labellisation est très exigeant certes mais aussi et surtout franchement stimulant.

L’aide à progresser : travailler avec le Don en Confiance aide à progresser de par la rencontre avec nos homologues au sein des différents groupes de travail qui se réunissent régulièrement. Il existe une très grande diversité dans les membres du Don en Confiance.

La structure « bénévoles » du Don en Confiance : il était plus facile pour nous de faire adhérer nos propres bénévoles aux messages du Don en Confiance de par sa structure composée essentiellement de bénévoles. Des bénévoles qui parlent à des bénévoles, c’est un véritable atout que l’on ne retrouve pas dans d’autres contrôles comme celui des commissaires aux comptes par exemple.

En cette période de crise sanitaire internationale majeure, le manque d’accès à l’énergie, l’eau potable et l’assainissement doit être encore plus périlleux, avez-vous eu la possibilité d’intervenir en urgence à l’étranger durant ces mois malgré la fermeture des frontières ? Si oui où et quelles ont été vos actions ?

Notre action s’en est trouvée limitée bien sûr. Nous avons toutefois conduit un projet de formation au Sénégal pour encadrer un chantier-école. La formation a été conduite à distance, par skype en appui avec les professeurs.

Nous avons aussi envoyé des lampes solaires (1.200) à des structures de soin avec lesquelles nous sommes en relation pour aider les soignants à travailler. En parallèle nous avons mené une enquête auprès des 200 structures de santé que l’on a électrifiées sur les 10 dernières années pour faire un inventaire de leurs besoins en termes de renforcement de capacité des infrastructures électriques pour faire face à la crise.

Nous avons ainsi pu relever dans une dizaine de pays 50 structures qui nous ont fait des demandes très précises de soutien.

Allez-vous reconsidérer certaines priorités par rapport à la crise sanitaire ?

Il y a un vrai enjeu à améliorer les capacités des structures de santé en général et à sécuriser leur alimentation électrique. Nous avons donc monté cet inventaire très précis de structures de santé avec lesquelles nous avons déjà travaillé, avec lesquelles nous avons des relations de confiance et nous savons que les demandes sont justifiées. Il ne s’agit pas d’une priorité au sens où nous allons pour cela décaler d’autres actions en tout cas. Reste maintenant à financer le tout. Nous avons déjà trouvé quelques financements mais le défi de trouver les ressources suffisantes n’est pas encore gagné!

 Quel est le bilan de vos opérations depuis 30 ans maintenant ?

Il est difficile de faire un bilan des bénéficiaires bien sûr mais si je devais dire quelques mots sur le sujet je mettrais en avant la partie plaidoyer. Ce que nous avons construit avec d’autres instances à ce sujet a permis aujourd’hui de reconnaître que l’accès à l’électricité est une priorité pour le développement d’un pays. En 2000 les objectifs du millénaire ne mentionnaient pas l’accès à l’énergie. En 2015 à l’adoption des Objectifs de Développement Durable (ODD), le septième consacre l’accès à l’électricité propre, efficace, abordable. L’accès à l’électricité est enfin reconnu comme un vecteur important de développement, un vecteur transverse à quasiment l’ensemble des autres objectifs de développement. Des milliers de bénévoles ont donné de leur temps et de l’énergie pour en arriver là. C’est une fierté qui fait clairement partie du bilan.

Association loi 1901 créée par Caroline Simonds, le Rire Médecin forme et emploie des clowns hospitaliers dans des services pédiatriques. Convaincue que l’intervention de clowns professionnels peut permettre aux enfants hospitalisés et à leur famille de mieux vivre ces moments difficiles, le Rire Médecin intervient dans plusieurs hôpitaux en France depuis près d’une trentaine d’années. Rencontre avec Clotilde Mallard, directrice générale.

Le Rire Médecin, c’est 83.000 enfants et 100.000 aidants soutenus à l’année par plus d’une centaine de comédiens-clowns. Quand on a connu un service avec des clowns hospitaliers et un service sans, on comprend la différence.


Le rire pour guérir, « Le Rire Médecin », un bien joli nom pour une association mais quelle en est l’origine ?

Le Rire Médecin a été créé par Caroline Simonds, une américaine artiste de rue, comédienne et clown qui continue d’ailleurs à jouer dans les hôpitaux aujourd’hui alors que nous fêterons les 30 ans de l’association l’année prochaine.

Caroline a alterné des présences en France et aux Etats-Unis. Après de très brèves études de médecine, elle est devenue artiste de rue aux USA, notamment à NYC où elle a eu l’occasion d’expérimenter le métier de clown hospitalier. Ayant eu l’opportunité (grâce à un financeur intéressé par sa démarche) de revenir en France il y a un peu plus de trente ans, elle a pris son bâton de pèlerin et est allée convaincre des chefs de service d’accepter la présence de duo de clowns dans les services pédiatriques. C’est comme cela que Le Rire Médecin est né, d’un premier duo de comédiennes à l’époque nous sommes passés aujourd’hui à plus d’une centaine de comédiens-clowns qui interviennent dans 47 services pédiatriques de 16 hôpitaux. Leur action tourne principalement autour de l’enfant en situation de vulnérabilité et ce dès les premiers jours de sa vie.

En quoi pensez-vous que le rire puisse avoir des vertus sur la santé ?

Le rire apporte le plus souvent un soulagement à la fois de l’anxiété et du niveau de douleur. C’est prouvé scientifiquement. Plusieurs études ont été menées sur le sujet au niveau international.

Caroline Simonds a elle-même d’ailleurs participé à une publication dans le Lancet , il y a déjà quelques années.

Au-delà du bénéfice à l’enfant, le rire a un autre mérite, celui d’aider aussi les aidants familiaux à porter un autre regard sur leur enfant qui n’est plus perçu comme « l’enfant-malade ».

Enfin, les derniers bénéficiaires, et non des moindres notamment dans une période comme celle que nous vivons, ce sont les soignants. Ils sont à la fois nos alliés, nos collègues et aussi les bénéficiaires de la présence de nos comédiens-clowns. Pour ma part je garde en mémoire une réflexion d’un soignant qui explique très bien cela et qui dit  « Quand on a connu un service avec des clowns et un service sans, on comprend la différence ».

Quelles sont les grandes missions de l’association et où intervenez-vous ?

Nous avons réaffirmé dans notre projet associatif « Etoile 2025 » (feuille de route jusqu’à 2025) les missions suivantes :

  • Intervenir auprès des enfants en situation de vulnérabilité par le biais d’artistes professionnels toujours en duo qui réalisent des spectacles improvisés et sur mesure pour les enfants hospitalisés. Dans un cas particulier nous intervenons aussi dans une maternité pour les bébés et leurs mamans qui peuvent avoir des difficultés à établir le lien et qui ont été repérés comme tels par l’équipe soignante. L’idée est donc d’apporter de la vie, de la joie, de la poésie, du rire, de l’humour pour aider les enfants à traverser cette période difficile qu’est la maladie à l’hôpital.
  • Aider les parents à mieux vivre cette expérience de l’hospitalisation.
  • Collaborer étroitement avec l’équipe soignante en étant très intégrés dans l’univers hospitalier. Certes les clowns hospitaliers ne sont pas des salariés de l’hôpital mais pour quelqu’un qui les regarde, ils font vraiment partie intégrante de l’équipe.
  • Contribuer à la reconnaissance officielle et au rayonnement du métier de clowns hospitaliers, jeune métier qui n’existe en France que depuis 30 ans. C’est réellement Caroline Simonds et le Rire Médecin qui ont contribué à poser les standards du métier. Nous menons ce travail auprès des pouvoirs publics, des institutions mais aussi de nos mécènes et de l’ensemble de nos interlocuteurs y compris les directions hospitalières. Notre mission sur le sujet revient à promouvoir les bonnes pratiques professionnelles en participant à différents collectifs. En matière de clown hospitaliers nous sommes membres à la fois de la Fédération Française des Clowns Hospitaliers que l’on a contribué à créer et de son équivalent au niveau européen puisque à peu près à la même période que la création du Rire Médecin, des associations sœurs se sont créées dans d’autres pays d’Europe.

Nous sommes présents dans 16 établissements et notre projet associatif est un projet qui nous amène à imaginer de nouvelles perspectives et nous fixer des objectifs de développement. Pourquoi le Rire Médecin n’est pas présent partout en France ? Parce que mettre en place un programme avec des professionnels a un coût. Nous développons donc les programmes au fil de nos ressources. Idéalement notre objectif (avant Covid-19) était de pouvoir être présents dans 60 services au lieu de 47 aujourd’hui d’ici 2025.

Quels types de spectacles proposez-vous et à la demande de qui s’organisent-il ?

Ce sont des interventions toujours en duo, jamais en solo. Elles sont personnalisées et improvisées pour chaque enfant. Il s’agit d’une journée à l’hôpital qui démarre le matin, le duo de clown se retrouve et rend visite en civil à l’équipe soignante avec laquelle il a tissé une relation très professionnelle. Sous le sceau du secret médical, l’équipe lui fait une transmission pour chaque enfant du service. C’est avec cette connaissance très précise et fine de la situation de l’enfant, de sa pathologie, de son état, de ses désirs et de ses goûts, que l’intervention démarre. Le duo s’échauffe, joue avec l’équipe soignante, va de chambre en chambre en connaissant qui est dans chaque chambre et interagit en fonction de l’enfant. Ce n’est donc jamais le même spectacle qui se répète d’une chambre à l’autre. Les comédiens-clowns prennent la chambre comme une scène et déclinent un numéro différent selon qu’il y a un papa, une fratrie, des grands-parents ou à l’inverse que l’enfant est seul. Leur jeu fait parfois écho au jeu des fois précédentes, parfois il est totalement nouveau.

Si l’enfant ne veut pas voir les clowns, rien ne l’y oblige bien sûr. De la même manière si un enfant dort, les clowns ne vont pas le réveiller. En revanche c’est très rare qu’un enfant réticent aux clowns le demeure dans la durée parce qu’il entend tellement rire ses voisins qu’à un moment donné il a la curiosité et l’envie de participer. La réticence et la phobie définitives sont rarissimes.

Les clowns sont-ils amenés à revoir les enfants ou menez-vous des actions ponctuelles ?

Chaque programme repose sur une intervention 2 fois par semaine en continue toute l’année. Nos clowns hospitaliers sont donc amenés à les revoir. Pour les enfants hospitalisés longtemps qui connaissent très bien les clowns, il y a même des transmissions de duo de clowns à duo de clowns. Ils indiquent ainsi que tel enfant a été sensible à telle chose ou n’a pas aimé telle autre chose, ce qui va aider le duo suivant. Le duo suivant peut-être composé d’ailleurs du comédien qui était là la dernière fois accompagné d’un autre comédien, comme cela peut être 2 nouveaux comédiens. Il existe quand même un fil rouge. Les comédiens initiaux reviennent toujours à moment donné. Donc il y a réellement pour les enfants gravement malades un lien qui se tisse. Jamais de lien à l’extérieur en revanche – cela fait partie de notre code de déontologie – mais un lien en interne, une empathie distanciée. 10 ou 15 ans plus tard certains enfants hospitalisés cherchent à recontacter un des clowns. Caroline a pour sa part déjà croisé dans la rue quelqu’un lui disant « toi, je te connais, tu es le docteur girafe ».

Quelle qualification faut-il avoir pour devenir clown hospitalier ? Doit-on avoir une formation de comédien pour intervenir ? Une formation en psychologie ?

Ce sont des comédiens professionnels, intermittents du spectacle. Ils sont recrutés après des auditions au Rire médecin en tant que comédien-clown sur des critères à la fois artistiques et humains. La philosophie de la fondatrice (qui a recruté l’ensemble des comédiens clowns) a été de prendre des professionnels de très haut niveaux. Des comédiens qui jouent par ailleurs dans des pièces de théâtre, sont metteurs en scène, formateurs ou bien coaches, qui ont beaucoup d’autres activités artistiques. Qui peuvent être aussi des musiciens. Le chant ou savoir jouer d’un petit instrument de musique (flûte, ukulélé, voix à capella…) est un complément très apprécié des enfants.

Ils sont ensuite formés par le Rire Médecin spécifiquement au jeu à l’hôpital.

Pour résumer, ils ont donc une formation initiale à laquelle vient s’ajouter une formation continue proposée par l’association à raison d’un jour par mois toute l’année. Les comédiens qui nous ont rejoints, certains depuis 28 ans, continuent à suivre ces formations qui – un mois sur deux – proposent alternativement une thématique artistique et une médico-sociale dispensée pour cette dernière par les équipes soignantes avec lesquelles nous travaillons. Nos comédiens clowns ont donc un niveau de compétences médicales assez élevé (connaissance des pathologies, des traitements, des gestes médicaux…).

Psychologiquement ça ne doit pas toujours être évident. Les clowns doivent faire face à des situations sûrement douloureuses d’enfants souffrant de lourdes pathologies avec peut-être mort à la clé, existe-t-il des cellules de soutien pour les accompagner quand le besoin se fait ressentir ? Comment gère-t-on cet aspect des choses ?

Nous avons beaucoup de garde-fous pour soutenir et protéger nos équipes de comédiens. Le premier étant qu’ils jouent en duo. Ça n’a l’air de rien comme ça, mais c’est très important. Le débrief du midi et celui du soir permettent ainsi de s’appuyer sur l’autre, précisément quand on est dans une situation difficile ou particulièrement touché par le cas d’un enfant malade.

Le deuxième soutien consiste à proposer des réunions d’équipe qui offrent la possibilité d’échanger, notamment sur le vécu en hôpital.

Nous sollicitons aussi des psychologues qui peuvent être contactés en cas de besoin. Nous avons rendu obligatoires des séances collectives d’analyse de pratique animées par des psychologues qui permettent justement de partager les ressentis et vécu à partir de cas concrets.

Enfin, le dernier garde-fou pour l’équilibre psychologique des comédiens est qu’ils ne jouent jamais à temps plein au Rire Médecin. D’abord parce qu’ils sont intermittents du spectacle (ils ont donc plusieurs employeurs) mais aussi parce que nous avons pour principe de limiter le nombre de spectacles à l’hôpital à 3 par semaine grand maximum.


Le Rire Médecin possède-t-il un centre de formation en propre ?

Oui tout à fait. Parce que cela fait partie des valeurs de notre organisation, nous avons créé l’Institut de Formation du Rire Médecin il y a une dizaine d’années.

L’institut propose une formation certifiante inscrite au Répertoire National des Certifications Professionnelles (RNCP) de comédiens-clows en établissement de soin. Chaque année nous formons une petite promotion d’une dizaine de comédiens-clowns qui seront en capacité d’intervenir en hôpital pédiatrique, en EHPAD ou autre établissement de soins et pas nécessairement chez nous.

Et vous, de votre côté, comment recrutez-vous vos comédiens ?

Lorsqu’on a besoin d’en recruter davantage parce que des programmes s’ouvrent, on publie simplement une annonce et on fait passer des auditions et des entretiens. C’est notre directrice artistique qui a pour mission de recruter les comédiens-clowns du Rire Médecin.

Mais il faut bien garder à l’esprit que le clown-hospitalier n’est pas un comédien comme les autres, c’est un métier à part entière, qui nécessite une formation spécifique. C’est pourquoi Caroline a mis en place l’Institut de Formation du Rire Médecin.


L’association a-t-elle des bénévoles et quelle est leur mission ?

Nous avons des bénévoles en effet. Quelques bénévoles nous aident au siège de l’association et d’autres, réunis au sein de comités, nous aident dans chaque région d’implantation des hôpitaux où nous sommes présents. Ces bénévoles ont deux principales missions : développer la notoriété du Rire médecin dans leur zone d’activité et contribuer à la mission de collectes de fonds en particulier autour d’événements en région.

Nous avons beaucoup de bénévoles qui viennent à nous en pensant qu’ils vont agir à l’hôpital auprès des enfants et ce n’est pas le cas.

Avez-vous des retours émouvants d’enfants sur vos actions, des anecdotes à raconter ? Se sentent-ils rassurés par la présence d’un clown à leur côté ?

Je pense à certains mots oui. Un enfant a dit un jour à une infirmière « Non, tu ne peux pas me faire ma piqûre, les clowns ne sont pas là ». C’était vraiment émouvant, inattendu.

Nous avons aussi une activité d’accompagnement des soins douloureux. Les comédiens ont été formés à cet accompagnement atypique qui consiste, à la demande des soignants, à concentrer l’attention de l’enfant sur les clowns au lieu de la douleur du soin. Ça ne marche pas à 100% bien sûr, mais dans plus de 50% des cas là où l’enfant pleurait (parfois hurlait) au point que les parents ne pouvaient pas ou plus rester dans la chambre, la présence des clowns et le jeu des clowns pendant les soins douloureux détournent complètement l’attention de l’enfant qui ne sent plus la douleur. Le soignant peut alors faire son travail dans de bien meilleures conditions. C’est ce qui explique cette très bonne collaboration entre clowns et personnel hospitalier. Les soignants savent que les clowns les aident.

Autre histoire, autre observation cette fois dans un service de réanimation où j’ai vu deux choses qui m’ont vraiment bouleversée.

Une enfant de 9 ans avec une maladie chronique très lourde et d’énormes difficultés respiratoires et une maman au bout du rouleau à qui les comédiens ont demandé « De quoi avez-vous envie aujourd’hui ? ». La maman a répondu, « De la musique, de la musique ! N’importe quoi pourvu que cela soit joyeux ». Ils ont donc proposé une musique entraînante et la maman s’est lancé dans une danse endiablée avec un des comédiens puis le deuxième. Sa petite fille réussissait à sourire. Nous l’avons ensuite croisée à nouveau dans les couloirs, elle était beaucoup plus apaisée.

Le même jour, nous sommes allés voir un adolescent intubé. Il était très immobilisé dans son lit de réanimation. Les clowns ont commencé à jouer, à faire des tours de magie. Et je me disais, ils n’ont aucun retour, cela doit être dur. Ils ont persisté pendant une bonne dizaine de minutes dans la chambre. Au bout d’un certain temps, l’ado leur a fait un geste que je n’ai jamais oublié : il a levé son pouce.

La dernière anecdote que je peux vous raconter (mais nous en avons tellement) fait l’objet de notre dernier spot de campagne de communication où une petite fille qui s’appelle Betty-Lou fait du stand-up. Betty-Lou a été soignée plusieurs années d’une leucémie à l’hôpital de la Timone à Marseille. Elle a tellement adoré les clowns qu’elle veut être clown elle-même désormais. Dans le spot Betty-Lou raconte que depuis qu’elle est toute petite elle veut faire rire, que son métier d’avant c’était malade et que maintenant c’est la comédie ! Ce spot se termine par un message de Gérard Jugnot, qui est un de nos parrains, faisant un appel à don. Voilà une anecdote d’une petite fille qui a connu la maladie, qui est jeune adolescente aujourd’hui, adore le Rire Médecin et a eu envie d’aider en acceptant d’être ambassadrice de l’association. Tout cela est extrêmement touchant.

J’ai vu que vous mettiez également en place des ateliers destinés aux parents des enfants hospitalisés nommés « La Récré des parents », en quoi consistent-ils ?

Ils ont été mis en place dans 2 services d’oncologie. L’idée est de libérer les parents en permanence dans la chambre de l’enfant gravement atteint et de donner le droit à l’enfant de dire à ses parents « C’est la récré, tu peux y aller, tu peux sortir ! ».

Ces ateliers consistent également à rassembler, autour de comédiens et d’un soignant « en civil », plusieurs parents pour leur faire prendre conscience de leur compétence de parents vis-à-vis de l’enfant malade. Pour les aider aussi en leur donnant différentes pistes afin d’améliorer le dialogue avec l’enfant lors des moments difficiles. Cela permet aux parents de trouver des appuis, de se sentir moins seuls, de savoir qu’ils ne sont pas uniques dans leur cas.

Et les soignants, menez-vous des actions en leur faveur ?

Le fait d’être là est déjà pour eux un énorme soutien. Il n’est pas rare que des jeunes soignants, des internes puissent souffler auprès des comédiens qui les font rire et écoutent leurs difficultés tout simplement.

Nous proposons aussi des formations « ludo-soignant » dans lesquelles des comédiens formateurs vont travailler avec les soignants autour de thèmes tels que la bienveillance au sein de l’équipe, l’introduction de l’humour dans la relation de travail, la distanciation pour se préserver. Ce partage est très apprécié.

Comment vous financez-vous et quelle est la part de la générosité du public dans votre financement ?

Notre financement est principalement privé. 68% de nos ressources est issu des dons des particuliers et 20% du mécénat. Nous recevons également des subventions à hauteur de 7% et 5% enfin est issu des produits des activités de formation.

Pourquoi le choix du Don en Confiance ?

Le choix résulte d’une volonté de la gouvernance de professionnaliser la manière de travailler et de sécuriser le donateur en lui garantissant à la fois la transparence et la bonne utilisation des dons.  La notion d’outils de progrès en interne pour ce qui touche à la mise en place des procédures de travail a également son importance.

S’inscrire dans les règles du Don en Confiance apporte un regard extérieur qui permet la remise en questions et la réflexion. Nous sommes dans une démarche de progrès motivante.

Don en Confiance est aussi un espace de partage avec nos collègues, nos pairs. C’est toujours enrichissant d’être dans un collectif qui a pour volonté de protéger le secteur et d’avoir un code de bonne conduite.

Quels efforts de transparence faites-vous vis-à-vis du donateur pour vous conformer aux exigences du Don en Confiance ?

Le Rire Médecin suit l’ensemble des recommandations du Don en Confiance. Nous publions chaque année nos rapports d’activité, nos comptes, l’essentiel de nos informations financières en essayant d’être le plus pédagogues possible sur l’origine et l’utilisation des fonds. Tout est accessible au grand public.

Nous sommes également précautionneux en ce qui concerne le choix de nos prestataires et toutes les règles du secteur.

Avez-vous l’impression que le label vous a apporté quelque chose dans votre relation aux donateurs ?

Adhérer au Don en Confiance peut être un élément rassurant pour le donateur lorsqu’il connaît la structure. Le Don en confiance, à échéances régulières, met d’ailleurs en garde contre des collectes qui ne sont pas traçables, pas transparentes. Beaucoup d’associations aujourd’hui ne font pas encore l’effort sur leur site internet de publier leurs rapports d’activité et les comptes afférents. On ne sait pas qui est derrière, on a pas une bonne visibilité de l’équipe, de la gouvernance. Ce sont pourtant des éléments essentiels.

Vous conseilleriez donc le Don en Confiance à une autre association, avec quels arguments ?

Je conseillerais la labélisation principalement pour 2 raisons.

La première est celle de l’axe de progrès en interne. Se plier à la présence d’un contrôleur qui peut poser des questions à l’équipe, demander à voir un certain nombre de documents, suggérer des améliorations est un axe de progrès. Le projet collectif d’une équipe salariée.  

La deuxième raison est que la labélisation permet d’afficher clairement qu’on se soumet à ces contrôles et valide un effort de transparence réel vis-à-vis du grand public.

La crise sanitaire a-t-elle mis à mal vos actions, où en êtes-vous aujourd’hui ?

Le confinement a sonné la suspension des programmes à l’hôpital. Nos comédiens-clowns ont dû se confiner comme tout le monde. Ça a été un choc. Toutefois, on ne pouvait pas imaginer rester les bras croisés en attendant la fin de la crise sans avoir l’impression d’abandonner à la fois les enfants et les équipes soignantes.

Nous avons donc très vite essayé de rebondir pour maintenir le lien en proposant une production généreuse de petites vidéos assez rigolotes des comédiens pendant leur confinement. Plus de 300 vidéos ont été produites depuis mars.

Nous avons ainsi ouvert 2 chaînes Youtube, l’une dédiée aux enfants et à leur famille, l’autre aux soignants.

Celle pour les enfants a été structurée par régions et par tranches d’âge sur les recommandations de Serge Tisseron. Des vidéos y sont publiées 2 fois par semaine (le mardi et le jeudi) au même rythme que lorsque nous menions nos actions.

Voir les chaînes Youtube :

Pour les soignants : https://bit.ly/2zDnpDi

Pour les enfants : https://bit.ly/2TPoWNv

Une deuxième action dont nous sommes très fiers, beaucoup plus complexe à mettre en œuvre, est l’organisation de rendez-vous en visio entre 1 duo de clowns chacun chez soi et un enfant hospitalisé. Il s’agit de reproduire le spectacle improvisé et sur mesure avec transmission préalable de l’équipe soignante pour les enfants qui en ce moment manquent cruellement de visites. C’est complètement nouveau pour nous. On a formé et coaché nos comédiens aux outils techniques et à de nouvelles pratiques artistiques. Il a fallu trouver les bons outils et surtout sécuriser les plateformes.

Cette opportunité a permis la reprise des activités de nos comédiens. Pas partout bien sûr parce que la crise sanitaire a vidé les services pédiatriques qui ont dû se réorganiser en fonction. Nous sommes toutefois présents dans plusieurs hôpitaux (CHU de Nancy en oncologie, Gustave Roussy, Necker, Trousseau, Debré, Kremlin-Bicêtre, CHR d’Orléans, Timone à Marseille) et espérons pouvoir reprendre bien vite nos activités.