Selon les dernières statistiques de Plan International, 132 millions de filles restent non scolarisées aujourd’hui dans le monde. « Toutes à l’école » est une ONG qui œuvre pour la scolarisation des petites et jeunes filles au Cambodge afin que chacune d’entre elles ait la même chance que son frère de se bâtir un avenir prometteur. En les accompagnant depuis le primaire jusqu’à leur premier emploi, « Toutes à l’école » offre une éducation de haut de niveau à ces filles, qui seront les mères de demain et sauront ainsi transmettre le meilleur à leurs enfants. Rencontre avec Véronique Darasse, directrice générale.

Le Cambodge est un pays particulier qui a subi un génocide perpétré par les Khmers rouges jusqu’en 1979. Le fait d’avoir décimé ses élites, ses intellectuels et l’intégralité de son système éducatif a rendu l’intervention d’ONG nécessaire au Cambodge. Elles ont grandement participé à la reconstruction du système éducatif. L’action des ONG est fondamentale dans l’éducation en général et dans celle des filles en particulier. Nous avons connaissance de programmes similaires en Afrique ou Asie, qui sont très pertinents et participent sans aucun doute à cette progression de la scolarisation dans le monde.

« Toutes à l’école » est une ONG créée par Tina Kieffer, ancienne journaliste, aujourd’hui présidente de l’association, parlez-nous de l’origine du projet…

Véronique Darasse : Tina Kieffer a raconté la genèse de son projet dans un livre intitulé Une déflagration d’amour. Elle y explique les circonstances qui l’ont amenée à créer cette école à l’époque de son voyage au Cambodge en famille, en période de Noël, dans le cadre de sa fonction de directrice de la rédaction du magazine Marie-Claire. Elle s’est alors retrouvée face à la réalité du terrain, au cœur même d’un orphelinat de la banlieue de Phnom Penh où elle a rencontré une petite fille qui l’a émue et qu’elle a tout de suite voulu adopter. Cette adoption a été un véritable parcours du combattant, mais, une fois réalisée, Tina a ressenti le besoin d’aider toutes les autres petites filles pauvres en leur offrant une chance d’accéder à l’éducation grâce à la création d’une école.

Pourquoi le choix des filles exclusivement, pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

V.D : Au Cambodge, beaucoup de filles ne vont pas à l’école car elles sont bien souvent obligées de travailler dès le plus jeune âge afin de contribuer aux revenus de la famille. Heureusement, la société cambodgienne évolue peu à peu, mais aujourd’hui seules 12% des Cambodgiennes passent le bac. Et comme le souligne fréquemment Tina : « Une mère adulte une fois éduquée sauve la génération suivante ». J’adhère totalement à cette maxime. A titre personnel, en tant que mère de trois garçons, je sais à quel point une mère instruite éduque ses enfants de manière différente. La mère « transmettrice » va former les générations suivantes, véhiculer des valeurs fortes et au final avoir un impact considérable sur la progression sociale.

Le Cambodge est un pays pauvre et traditionnel mais ce n’est pas un pays où la situation des femmes est particulièrement grave, comme en Afghanistan. Si les filles ne vont pas à l’école, ce n’est pas pour des raisons culturelles ou religieuses, c’est pour des raisons économiques. C’est donc la mission principale de « Toutes à l’école » : scolariser des petites filles et soutenir leurs familles dans cette démarche d’émancipation.

L’association gère aujourd’hui une maternelle et une école primaire bilingues, un collège, un lycée dans la banlieue de Phnom Penh et deux foyers pour étudiantes post-bac dans la capitale… Comment s’organise la vie scolaire dans vos établissements ?

V.D : Une fille qui rentre en maternelle aujourd’hui s’engage dans un parcours scolaire qui va durer treize ans, de la maternelle jusqu’au baccalauréat. Le recrutement des fillettes s’effectue majoritairement dans un périmètre de 8 kilomètres, même si nous sommes amenés de plus en plus à recruter dans des poches de pauvreté plus éloignées encore. Ce développement nous a ainsi conduit à créer deux internats réservés en priorité aux élèves qui ont trop de temps de transport ou à celles qu’il faut protéger. Car au-delà de sa mission éducative, il faut savoir que notre campus propose un suivi médical et social des élèves. Nous sommes là aussi pour prévenir les violences de toute nature que peuvent subir les jeunes-filles admises dans nos établissements. Dans le domaine de la maltraitance ou de l’abandon, nous gérons au cas par cas et faisons face à des situations très variées (violences familiales, perte prématurée des parents…) L’internat permet aux élèves de se ressourcer, de progresser, d’évoluer dans un environnement de travail et affectif adapté.

Pour rebondir sur la prise en charge des situations douloureuses et l’intégration des filles dans vos internats, comment gérez-vous les fratries ?

V.D : Nous proposons un programme pour les garçons à différents niveaux avec :

  • l’octroi de bourses aux familles afin de permettre à leurs fils d’avoir accès à l’école publique,
  • l’ouverture aux petits frères de nos espaces de jeux, nos équipements sportifs ainsi que nos salles d’informatique,
  • l’accueil des frères le samedi ou le mercredi dans nos locaux afin de vérifier qu’ils ont acquis les fondamentaux (lire, écrire, compter) avant leur entrée au collège. Leur présence est également l’occasion de leur offrir un repas le midi.
Combien de personnes employez-vous pour combien de bénéficiaires ?

V.D : Le campus emploie 300 personnes pour 1300 bénéficiaires, 1700 en incluant les étudiantes post-bac. Chaque niveau compte 4 classes de 25 élèves, donc 100 élèves par niveau.

Êtes-vous satisfaits du taux de réussite ? Parlez-nous de vos plus beaux succès ?

V.D : Grâce à notre programme scolaire de haut niveau, nous obtenons chaque année 100% de réussite au brevet des collèges tout comme au baccalauréat. Quand l’intégralité de notre première promotion d’élèves inscrites a obtenu le bac en 2018, nous étions époustouflées car le taux de réussite au Cambodge se situe plutôt aux alentours de 66%. Être parmi les meilleures écoles du Cambodge nous rend fiers de nos élèves issues de la grande pauvreté. Une fois leur baccalauréat obtenu, nos élèves intègrent l’un de nos deux foyers d’étudiantes à Phnom Penh afin de suivre leurs études post-bac. Certaines poursuivent même leurs études à l’étranger. Nous avons également eu la chance dans la dernière promotion d’avoir deux élèves, Panha et Srey Ka, excellentes en mathématiques, qui ont passé le concours d’entrée à l’INSA Lyon et l’ont décroché. Elles viennent d’intégrer cette école d’ingénieur pour cinq ans. Notre modèle scolaire favorise les séjours à l’étranger. Ainsi, depuis 2018, nous avons développé un partenariat avec le lycée international de Saint-Germain-en-Laye au sein duquel deux de nos élèves ont effectué leur classe de seconde. Cette année, c’est le lycée international de Saint-Denis à Loches, près de Tours, qui accueille Nimul et Srey Khuoch. Ces cursus permettent à nos filles de revenir sur le campus motivées et performantes, bilingues anglais-français, et de jouer le rôle d’ambassadrices de la réussite pour leurs camarades. Une autre de nos élèves, Ngim, est venue suivre une formation d’un an en France à l’invitation de l’Institut Marangoni, école de mode très réputée. Ce cursus s’est prolongé par un stage de six mois chez Kenzo. Une véritable chance lorsqu’on connaît le coût de ces études. Et aujourd’hui, Ngim travaille toujours pour Kenzo en free-lance.

Comment recrutez-vous vos professeurs ? Bénéficient-ils d’une formation spécifique ?

V.D : Pour être enseignant en primaire au Cambodge, il faut avoir fait l’Institut National d’Education (INE), l’équivalent de nos Ecoles Supérieures du Professorat et de l’Education (ESPE/ex-IUFM). Nos instituteurs ont donc tous fait l’INE, et travaillent à mi-temps à l’école publique.  En revanche, pour enseigner dans le secondaire, il faut avoir un master, ce qu’ont donc tous nos professeurs. Enfin, pour les cours de langues, nous faisons appel à des native speakers francophones, anglophones ou chinois.

Quelles sont vos ressources financières ?

V.D : « Toutes à l’école », c’est environ 5 millions d’euros de collecte par an qui proviennent à 55% de fonds privés, à 33,5% de ressources collectées et à 10% de legs, donations et assurances-vie. Notre mission sociale se réalise majoritairement au Cambodge, où le coût global du projet coûte environ 3 millions et demi. Nous ne disposons d’aucun financement public, ni en France, ni au Cambodge, et nos fonds proviennent pour moitié des parrainages, qu’ils soient individuels ou d’entreprises, ainsi que de dons ou de projets financés par les entreprises et les fondations. Notre modèle repose sur un principe de parrainage. Chaque élève dispose de 4 parrains qui financent l’intégralité de sa scolarité. Les parrains viennent parfois sur place pour rencontrer leurs filleules, passer une journée à l’école, rendre visite à la famille et faire des dons alimentaires.

Vous avez obtenu le label Don en Confiance en 2011, pourquoi avoir fait le choix de cette labellisation ?

V.D : Il était déterminant pour nous de dire à nos donateurs qu’ils pouvaient donner en toute confiance. Cette confiance n’est rendue possible que par la diffusion d’informations en toute transparence. Le label Don en Confiance est pour eux extrêmement rassurant.

Avez-vous vu le reportage d’Elise Lucet intitulé Entreprises, mécénat, associations : les liaisons dangereuses, qui entre autres sujets soulignait de potentiels dysfonctionnements du Don en Confiance, remettant par la même en cause la valeur du label ? Si oui, qu’en avez-vous pensé ? A titre personnel qu’a apporté le Don en Confiance à votre association depuis votre adhésion aux principes de la Charte ? 

V.D : Bien sûr que je l’ai regardé. C’est mon travail. Objectivement, nous avons trouvé cette émission très à charge pour les ONG et risquant de faire du tort à l’ensemble du secteur au moment où la générosité est fragilisée par l’actualité. Ce reportage n’a nullement entamé notre confiance vis-à-vis du Don en Confiance. Labellisés depuis onze années, nous avons largement eu le temps de nous rendre compte à quel point les contrôleurs, par un travail de fond, nous ont permis de progresser. Nous ne pouvons que les remercier pour toutes les zones de vigilance sur lesquelles ils nous ont alertés.

De quelles manières, le Don en Confiance encourage ses organisations labellisées à évoluer ?

V.D : L’affectation d’un contrôleur bénévole pour une durée de trois ans nous encourage et nous permet de nous concentrer sur des sujets majeurs (nos procédures de contrôle interne, la sécurisation de la propriété de nos terrains au Cambodge, notre politique de réserve…) auxquels nous n’aurions pas nécessairement pensé seuls. Pour finir, il participe largement par son accompagnement et ses conseils à nous faire progresser en permanence.

« L’éducation est un droit et nous devons tout faire pour nous assurer que ce droit est respecté pour chaque enfant », a affirmé la directrice générale de l’Unesco, Audrey Azoulay. En 2000, plus de 400 millions d’enfants n’allaient pas à l’école. En 2022, ce sont 244 millions de jeunes âgés de 6 à 18 ans qui ne vont toujours pas à l’école. Le progrès est donc considérable. Quelle est la part des ONG dans ce progrès et selon vous quels sont les facteurs à observer pour qu’il s’accroisse encore ?

V.D : En ce qui nous concerne, le Cambodge est un pays particulier qui a subi un génocide perpétré par les Khmers rouges jusqu’en 1979. Le fait d’avoir décimé ses élites, ses intellectuels et l’intégralité de son système éducatif a rendu l’intervention d’ONG nécessaire au Cambodge. Elles ont grandement participé à la reconstruction du système éducatif. L’action des ONG est fondamentale dans l’éducation en général et dans celle des filles en particulier. Nous avons connaissance de programmes similaires en Afrique ou Asie, qui sont très pertinents et participent sans aucun doute à cette progression de la scolarisation dans le monde.

L’objectif d’une éducation de qualité pour tous d’ici 2030 – fixé par les Nations Unies dans un rapport de l’Unesco publié à 3 semaines du sommet « Transformer l’éducation », qui s’est tenu en septembre 2022 – est-il atteignable ?

V.D : Je l’espère ! Nous avons déjà parié dessus en offrant une éducation de grande qualité à des petites filles pauvres au Cambodge. Eduquer les enfants pauvres fait indéniablement avancer un pays. Ces enfants sont réceptifs, travailleurs, motivés à apprendre pour s’émanciper mais aussi pour aider leurs familles et leur nation.

Quels sont les facteurs d’amélioration selon vous pour que l’on tende vers une égalité d’accès à l’éducation en termes de parité fille-garçon ?

(Sourire.)
V.D : Nous, nous avons su y répondre en axant notre modèle sur la scolarisation des filles, élément essentiel de leur accès à l’autonomie économique et enjeu majeur de développement.  Avoir décidé de suivre ce modèle est peut-être déjà une réponse, non ?

En termes de projets futurs, pensez-vous plus largement étendre vos actions à d’autres pays d’Asie limitrophes connaissant les mêmes problématiques (Vietnam, Laos, Philippines…) ?

V.D : Nous n’avons absolument pas la capacité à lever autant de fonds que nécessaires pour dupliquer notre modèle. Nous préférons améliorer notre école en favorisant de nouveaux programmes d’envergure, comme le fait de permettre à nos élèves post-bac d‘accéder à des formations bilingues anglais dispensées au sein d’universités de qualité. C’est pourquoi l’une de nos priorités consiste aujourd’hui à proposer à tous les niveaux de classes un enseignement bilingue. Nous avons commencé l’année dernière par la maternelle, cette année, nous l’étendons à la classe de CP. C’est un travail qui nous emmènera jusqu’à l’année scolaire 2033-34, qui sera l’année de notre première promotion de bachelières bilingues. Tina nourrit toutefois le rêve de rencontrer une fondation qui accepterait de sécuriser notre projet et éventuellement financer sa duplication. C’est une excellente idée, bien sûr, mais aujourd’hui nous n’en sommes pas capables.

Une actualité à nous soumettre ?

V.D : « Toutes à l’école » poursuit son virage green déjà amorcé depuis 2015. Nous avons créé un grand champ de permaculture qui a permis de sensibiliser nos élèves contre l’usage dramatique des pesticides au Cambodge. Nous devenons une école engagée pour le développement durable et la transition écologique, notamment avec la mise en place du Zéro plastique (collecte de plastique autour de l’école, récupération du plastique domestique). Nous avons également posé notre candidature pour obtenir le label Green School.

Aujourd’hui, nous intégrons la crise climatique dans nos matières enseignées. Nos élèves animent des éco-comités pour réduire l’usage du plastique et transmettre à la communauté les gestes permettant de sauvegarder l’environnement. 

Parce qu’« éduquer les filles, c’est aussi sauver la planète», nous préparons nos bachelières à tous ces nouveaux métiers émergeants.

Le Don en confiance préconise spécifiquement aux associations et fondations à but non lucratif faisant appel public à la générosité de réaliser chaque année un Essentiel. C’est un document d’information clair, synthétique et pédagogique destiné au grand public. Il décrit en quelques pages ce qu’est l’organisation, ses principales réalisations de l’année, l’ensemble des fonds reçus, leur origine et leur utilisation, en particulier ceux provenant de la générosité du public, et le cas échéant les principaux écarts par rapport aux années précédentes, ainsi que les événements significatifs intervenus dans l’année. 

En savoir plus : Télécharger le guide