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Yann Lasnier, Délégué général des Petits Frères des Pauvres

Organisation caritative française reconnue d’utilité publique, Les Petits Frères des Pauvres luttent depuis 1946 contre l’isolement et la solitude des personnes âgées, prioritairement les plus démunies. Accueillir, visiter, planifier des animations collectives, des réveillons, des vacances, aider matériellement ou moralement, protéger et loger donnent du sens à l’action d’une association particulièrement sollicitée en cette période de crise sanitaire. Rencontre avec Yann Lasnier, Délégué général.

Notre pays compte, parmi la population des plus de 60 ans, 300.000 personnes en situation de mort sociale, l’équivalent d’une métropole comme la ville de Nantes. Ces personnes vivent sans contacts, ne parlent à personne. À ce triste constat, s’ajoutent 700.000 personnes qui risquent l’isolement social et pour lesquelles les cercles amis-famille-vie associative sont d’une extrême pauvreté. C’est donc un vrai sujet !

Les Petits Frères des Pauvres luttent contre l’isolement et la solitude des personnes âgées, prioritairement les plus démunies, mais d’où vient cette appellation et quelle est l’origine de l’association ?

Armand Marquiset, fondateur des Petits Frères des Pauvres, était un homme en quête de sens. C’est à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, après un long cheminement personnel et spirituel, qu’il décide de se mettre pleinement au service des « Autres » et de créer l’Association. Son projet était de mobiliser de jeunes hommes au service des plus pauvres. Et à la sortie de la guerre, les plus pauvres étaient les personnes âgées, manquant de tout.

Le nom de l’Association porte le sens de sa motivation première : des hommes au service des pauvres.

C’est dans ce contexte que les valeurs fondatrices ont pris leurs racines : fraternité, fidélité, le sens de la fête et de la joie, le beau, l’audace, les fleurs avant le pain, des liens jusqu’au bout de la vie. Très vite, son ambition a été d’élever les Petits Frères des Pauvres au rang d’une congrégation religieuse : servir l’homme fragile c’était, pour lui, servir Dieu. Homme de conviction, il persistera dans cette intention. Reçu plusieurs fois à Rome par les papes Pie XII, Jean XXIII et Paul VI, il expose son idée. Mais dans l’élan conciliaire de Vatican 2, le cardinal archevêque de Paris Maurice Fretin lui conseille fortement une autre voie : rester avec notre note caractéristique de laïcs au risque de nuire à l’épanouissement des Petits Frères des Pauvres. Les Petits Frères des Pauvres sont sans appartenance politique ni confessionnelle.

Quel est aujourd’hui l’objet social de l’association ?

S’il est vrai que l’association est aujourd’hui très connue de nom, son objet social n’est pas toujours clairement discerné. On nous confond souvent avec les Petites Sœurs des Pauvres ou encore Emmaüs. Lors de la refonte de l’identité visuelle il y a maintenant trois ans, nous avons choisi de garder notre nom clairement identifié et rassurant mais y avons associé la signature « Non à l’isolement de nos aînés ». Les Petits Frères des Pauvres ont aujourd’hui deux grandes missions. La première consiste à lutter contre l’isolement social de nos aînés en recréant des liens leur permettant de retrouver le goût de la vie et à lutter contre la grande précarité notamment des personnes vieillissantes qui vivent dans la rue.

La deuxième mission est de témoigner, alerter sur ce fléau invisible. Ainsi, par notre voix, nous incitons la société à changer de regard sur la vieillesse, nous témoignons des situations inacceptables que nous rencontrons, nous alertons les pouvoirs publics sur la nécessité d’agir et nous favorisons l’engagement citoyen.

La dénomination « personne âgée » peut finalement recouper un large public : on est senior en entreprise à 45 ans, on le devient à 50 pour les professionnels du marketing et à 70 pour ceux de la santé. Qu’est-ce qu’une personne âgée pour Les Petits Frères des Pauvres et à quel type de public répondez-vous ?

Nous accompagnons des personnes isolées et démunies à partir de 50 ans. Et ce public constitue une part importante de notre engagement. 50 ans, cet âge peut sembler jeune mais les publics les plus précarisés, ayant eu un parcours chaotique et vivant à la rue sont le plus souvent des personnes qui dès 50 ans sont fortement fragilisées.

En revanche, pour ce qui est de l’isolement social à proprement parler, Les Petits Frères des Pauvres s’adressent principalement aux personnes du grand âge (au-dessus de 85 ans). Nous intervenons d’ailleurs beaucoup en EHPAD ou dans les foyers Adoma de vieux migrants.

Il faut savoir qu’à l’heure actuelle, la population des plus de 85 ans progresse de 3 % chaque année et que la France compte près de 20.000 centenaires. Même si l’espérance de vie tend à diminuer, le territoire comptabilisera de plus en plus de personnes âgées de plus de 60 ans et de personnes qui vont atteindre le grand âge.

Les Petits Frères des Pauvres embrassent ce large espace générationnel.

Selon vous, quelle est la part de la population des personnes âgées qui vit en France une situation d’isolement social importante ?

Les Petits Frères des Pauvres sont aujourd’hui en mesure de fournir cette information de façon fiable dans le cadre d’un baromètre publié la première fois en 2017. Notre pays compte, parmi la population des plus de 60 ans, 300.000 personnes en situation de mort sociale, l’équivalent d’une métropole comme la ville de Nantes. Ces personnes vivent sans contacts, ne parlent à personne. À ce triste constat, s’ajoutent 700.000 personnes qui risquent l’isolement social et pour lesquelles les cercles amis-famille-vie associative sont d’une extrême pauvreté. C’est donc un vrai sujet ! L’actualité nous le révèle parfois de manière très violente d’ailleurs en évoquant dans ses faits divers des citoyens âgés retrouvés morts chez eux dans la plus grande indifférence des semaines, des mois, voire des années après leur décès.

La crise sanitaire actuelle a-t-elle aggravé la situation ?

Incontestablement. Nous avons d’ailleurs réalisé une étude afin de mesurer l’impact de la crise sanitaire sur l’isolement social de nos aînés. Il en est ressorti 3 chiffres édifiants : 720.000 personnes âgées n’ont eu aucun contact avec leurs proches durant le confinement. Plus émouvant et perturbant encore, 650.000 personnes âgées n’ont eu aucun confident. Et pourtant, ces moments sont essentiels pour rester ancrés dans la vie et dans sa dignité d’homme ou de femme. Enfin, 32 % des Français de plus de 60 ans ont ressenti de la solitude pendant le confinement, ce qui représente 5,7 millions de personnes. Rapporté à la population française, cette situation doit nous alerter !!

Comment arrivez-vous à identifier les personnes en grande nécessité ? Sur quels critères vous basez-vous pour estimer que la personne a besoin de votre aide ?

Les Petits Frères des Pauvres sont au centre d’un écosystème qui peut être différent selon les territoires sur lesquels ils agissent. Aujourd’hui, les politiques d’accompagnement de l’âge proposent de nombreux dispositifs sociaux tels que les Centres Communaux d’Action Sociale, les Hôpitaux, les Centres Locaux d’Information et de Coordination, les Réseaux de santé… qui permettent de repérer les personnes en situation de fragilité. Les communes disposent depuis l’épisode dramatique de la canicule de l’été 2003, de listes de personnes identifiées. Je me bats d’ailleurs, en cette période de confinement avec quelques CCAS face à des situations intolérables. Par exemple, lorsque nous montons des équipes bénévoles d’accompagnement par téléphone pour venir en aide aux personnes âgées en situation d’isolement, on nous rétorque que les listes ne peuvent nous être fournies puisque la RGPD l’interdit ! Comment peut-on imaginer un seul instant qu’une personne de 85 ans en situation d’isolement extrême puisse songer à nous attaquer pour non-respect de la protection de ses données personnelles ? Une telle aberration administrative est vraiment révoltante !

En ce moment, les Français découvrent des situations auxquelles la plupart ne se frottent jamais comme avoir à choisir entre payer 30 euros de chauffage ou se faire à manger. Mais c’est une réalité que vivent beaucoup de nos retraités les plus précaires. Il faut savoir que le minimum vieillesse est largement en dessous du SMIC. Comment vivre avec si peu ?

Il y a aussi des cas qui passent à travers nos filets malheureusement, mais nous faisons tout pour être présents et identifier les situations les plus extrêmes.

Avez-vous déjà essuyé des refus d’une aide malgré la souffrance constatée et l’isolement ? Si oui comment agissez-vous ?

Il y a des paliers pour aborder les personnes concernées. Au départ bien sûr, certaines sont sceptiques quant au fait que l’on puisse leur apporter de l’aide. Il faut leur proposer de les réadapter à une relation sociale et cela prend du temps.

Avec ces différents confinements, nous découvrons que l’altération de nos interactions sociales génère de la souffrance mais nous nous apercevons également que l’on peut finir par s’habituer à la situation et au final se renfermer. Les Petits Frères des Pauvres gèrent des cas qui demandent de ré-apprivoiser la relation à l’autre bien sûr mais grâce à l’engagement, la patience, l’immense dévouement de la majorité de nos bénévoles, nous y parvenons. 

Parlez-nous de vos missions ? Quels accompagnement et activités proposez-vous ?

Nous accompagnons dans la durée sur leur lieu de vie les personnes âgées en situation d’isolement et de précarité, en ville et jusqu’en milieu rural reculé. Une fois qu’une personne est signalée, nous vérifions si elle souhaite être soutenue et nous mettons en place un accompagnement déployé par au moins deux bénévoles. Nous intervenons à domicile ou en hébergement collectif (EHPAD, Unités de Long Séjours des hôpitaux) mais aussi en prison.

Pour recréer du lien, il existe également des activités de groupe auxquelles peuvent choisir de participer les personnes que nous accompagnons, tels les goûters, les repas de Noël, les sorties, les vacances. Pour les séjours de vacances, nous possédons ainsi un patrimoine, notamment en bord de mer, où nous organisons des vacances pour des personnes qui bien souvent n’y ont plus accès depuis des années. Or nous savons que les vacances possèdent des vertus insoupçonnées sur le raccrochement à la vie.

Nous disposons également d’une ligne d’écoute anonyme et gratuite, « Solitud’écoute » (0 800 47 47 88) pour lequel nous avons chaque année un nombre considérable d’appels de personnes en détresse totale (+ de 20.000). Ce dispositif fonctionne 7 jours sur 7 de 15h à 20h.

Enfin, nous accompagnons vers le logement les personnes âgées isolées, en habitat précaire, mal logées ou sans domicile fixe. Nous leur proposons des logements adaptés et alternatifs (petites unités de vie, pensions de famille…) tout en garantissant un accompagnement relationnel.

Quel est le rôle des bénévoles dans la mise en place de ses missions ?

Le rôle des bénévoles est essentiel. L’action des Petits Frères des Pauvres n’est possible que grâce à l’engagement de plus de 13 600 bénévoles dont 11 000 engagés dans l’accompagnement relationnel qui agissent en équipes d’action sur tout le territoire. Mais comme toute association qui possède autant de bénévoles, nous avons besoin de salariés pour coordonner. Nos chevilles ouvrières sur le terrain s’appellent des coordinateurs de développement social. Ils sont en charge d’accompagner les équipes bénévoles, de les soutenir. 357 équipes sont réparties dans tout l’Hexagone.

Nous avons par ailleurs des bénévoles qui sont uniquement des philatélistes. Ils se chargent de valoriser les collections de timbres que nous récupérons et de les vendre. Cela peut rapporter plus d’une dizaine voire centaine de milliers d’euros par an. Nous avons aussi des bénévoles en charge de la plateforme bénévolat.

Sur le plan institutionnel, quels sont vos partenaires ? Comment interagissez-vous avec eux ?

Les Petits Frères des Pauvres sont adhérents de l’UNIOPSS et de Mona Lisa. Nous participons aussi au collectif ALERTE extrêmement fécond sur le plan de la mise en avant des situations de pauvreté. Nous sommes enfin membres d’un Think Tank nommé le Cercle Vulnérabilités et Société.

Au-delà de cela, je souhaite vraiment que Les Petits Frères des Pauvres soient beaucoup plus visibles sur leurs missions de lobbying auprès des collectivités, notamment des élus locaux. Je pense réellement que nous avons des élus locaux prêts à s’engager mais qui ne savent pas forcément comment agir sur cette question de l’isolement. On théorise beaucoup sur les discriminations dans ce pays mais moi j’en vois une majeure qui concerne 1 million de personnes n’ayant pas de relations sociales.

Eh bien justement, je voulais savoir si vous pratiquiez le plaidoyer et si vous contribuiez du coup à la mise en place de politiques de lutte contre l’isolement des aînés ?

Bien sûr. C’est notre troisième mission sociale. Celle que l’on appelle « Témoigner-Alerter ». Depuis 2017, nous réalisons chaque année une étude sur l’isolement et la solitude en France des personnes de plus de 60 ans. À travers ces publications, nous éveillons les consciences, engageons un changement de regard sur la vieillesse, portons haut et fort les enjeux du vieillissement en proposant des solutions. Les Petits Frères des Pauvres vont d’ailleurs s’inscrire de plus en plus dans cette mission d’alerte afin de faire en sorte que des politiques de la longévité puissent être mises en place en concertation avec les décideurs publics. D’ailleurs notre campagne du 1er octobre dans le cadre de la Journée internationale des personnes âgées tournait autour de la problématique du « dernier quart de la vie » : nous avons une existence sociale du fait de nos fonctions professionnelles mais la retraite, même si elle est bien vécue par une frange importante de la population, peut être douloureuse pour une autre. Certains n’ont presque plus d’activités, s’isolent au fur et à mesure de l’avancée dans le grand âge. Ils n’ont plus les moyens de vivre leur quotidien comme avant, tout simplement de s’alimenter déjà normalement. Et c’est de cela dont il faut témoigner aujourd’hui.

Selon vous quelles sont les causes majeures de l’isolement ?

L’augmentation de l’espérance de vie, les mutations des rythmes de vie et l’éclatement des familles sont les principales raisons. Avec la mobilité physique et l’éclatement géographique des familles, les plus vieux sont coupés de leurs enfants, petits-enfants ou arrière-petits-enfants. Tous ces facteurs créent déjà de l’isolement social et créeront demain une aggravation de ce phénomène

Mais il existe aussi une question générationnelle. La génération qui aura 80 ans, celle que j’appelle la génération « Johnny Halliday », est composée d’individus nés après la guerre, qui ont connu les années 60 et construit leur famille à une époque où le rapport à la liberté et au corps était totalement différent de celui que connaissent les nouvelles générations. Il y a fort à parier que cette génération ne bradera pas sa liberté individuelle contre la sécurité contrairement à la génération précédente qui vit la crise sanitaire dans un isolement profond.  

Autre facteur d’isolement, le regard méprisant que certains ont sur la vieillesse. La crise sanitaire que nous vivons est très révélatrice : combien de fois entendons-nous chaque semaine qu’il est anormal de favoriser la santé à l’économie pour une maladie qui touche des personnes âgées qui n’ont que quelques mois à vivre ? Comment des personnes âgées peuvent trouver leur place dans une société qui ne les considère pas ?

Voyez-vous le numérique comme palliatif de l’isolement ou au contraire comme source de fracture sociale encore plus prononcée ?

Il ne faut pas nécessairement opposer les deux. Le confinement a été révélateur de l’utilité des outils numériques pour aider au maintien du lien social. Le rapport des Petits Frères des Pauvres en juin 2020 montrait d’ailleurs que le numérique était vecteur de lien social pour 2/3 des internautes de 60 ans et plus.
Si 4 millions de personnes âgées sont toujours exclues du numérique (rapport des Petits Frères des Pauvres en 2018), il n’en reste pas moins que l’une des premières utilisations est donc le maintien du lien social avec les proches. Mais il faut veiller à considérer le numérique comme un outil d’aide au maintien de ce lien et non pas comme une solution qui pourra remplacer totalement le « vrai » contact humain. Il ne faudrait pas non plus marchandiser le lien social, ce que nous condamnons régulièrement ! Nous sommes des êtres sociaux.

Plus que jamais la crise de la Covid-19 a mis en exergue une situation de grande souffrance chez nos aînés les plus isolés, pouvez-vous nous parler de l’impact de l’isolement social sur la santé ?

L’isolement social a 2 impacts majeurs sur la santé.

En gérontologie, il existe un phénomène très connu qui s’appelle le « glissement ». Il se traduit par une dégradation soudaine d’un individu qui glisse vers le grand âge. En général cela se passe aux alentours de 80 ans. Plus l’isolement est important, plus le glissement trouve un terrain favorable. L’isolement a donc un lien direct sur la perte d’autonomie. C’est encore peu documenté et je me bats aujourd’hui pour que dans le projet de lois relatifs à la dette sociale et à l’autonomie, la fameuse création de la 5ème branche autonomie inclut l’isolement social comme facteur aggravant. Si on se place dans une logique à l’anglo-saxonne, on parle de « coûts évités ». Moins il y aura d’isolement social, moins cela coûtera cher en dépendance. Il y a un rapport direct.

Et puis, il y aussi la question de la perte de repères (intrinsèque au glissement d’ailleurs) d’individus ayant des difficultés psychologiques lourdes générées par l’isolement social. Ces personnes vivent en permanence sous antidépresseurs et anxiolytiques. Il y a quelque chose d’extrêmement triste derrière cela.

Comment les personnes âgées ont-elles vécu le 1er puis ce second confinement au regard de ce que vous avez pu observer sur le terrain ?

Le premier confinement pour les 600 000 personnes vivant en EHPAD a été un odieux enfermement. Les visites étaient interdites et les résidents ne devaient pas sortir de leurs chambres. Je ne sais pas si vous pouvez imaginer la violence d’une telle situation. Je rappelle quand même qu’un EHPAD, c’est une résidence. Vous avez une clé, vous êtes chez vous, on doit frapper avant d’entrer. Ces résidents ont clairement été victimes d’une maltraitance institutionnelle.

Pour ce deuxième confinement, la situation s’est légèrement améliorée. Je veux croire que ce que Les Petits Frères des Pauvres ont fait en participant à une conférence de consensus sur le protocole qui permet les visites en EHPAD ou encore ma prise de position auprès de Brigitte Bourguignon sur le fait que les proches devaient être considérés comme la famille, y ont été pour quelque chose.

Aujourd’hui nos bénévoles peuvent aller plus facilement dans les EHPAD sans qu’on ne leur oppose qu’ils ne sont pas de la famille. Aberration totale d’un système administratif trop rigide ! Les pouvoirs publics ont su tirer des leçons du premier confinement à ce sujet et c’est heureux. Il est vrai toutefois qu’en empêchant les proches d’aller à la rencontre des résidents, les directeurs d’EHPAD se protégeaient aussi d’éventuelles attaques de la part de familles inquiètes. Ce qui peut aussi se comprendre au regard de la somme de plaintes et de recours qu’engendre la gestion de crise.

À domicile, après un premier confinement très difficile, le deuxième confinement est souvent vécu comme une nouvelle épreuve.

Parlons du Don en Confiance maintenant, pourquoi Les Petits Frères des Pauvres ont-ils choisi d’être labellisés Don en Confiance et qu’est-ce que cette labellisation vous a apporté vis-à-vis de la relation aux donateurs ?

L’association est membre fondateur du Don en Confiance. Il est donc tout à fait normal pour nous d’adhérer à la Charte et d’être dans une logique de relation de confiance avec nos donateurs. Plus de 80 % de nos ressources sont composées de fonds qui proviennent de la générosité du public, soit via le don, soit via le legs. La confiance est donc un maître-mot. Être labellisée Don en Confiance est pour nous une évidence et repose sur une conviction forte.

Une actualité à nous soumettre ?

Outre le fait que nous sommes fortement mobilisés pendant ce deuxième confinement, Les Petits Frères des Pauvres abordent ce mois-ci la période centrale des fêtes de Noël. Une période pendant laquelle l’opinion publique semble beaucoup plus sensibilisée à la question de l’isolement social. Une grande partie de l’action de l’association consiste durant cette période à permettre à des personnes isolées de réveillonner avec d’autres. Même contraints cette année, nous ne dérogerons pas à cette mission en respectant les règles sanitaires.

En ce qui concerne notre action de lutte contre la grande précarité, la période hivernale est aussi une période propice à la sensibilisation de l’opinion publique et nos équipes sont plus que jamais engagées pour continuer à agir malgré les conditions sanitaires. Nous serons donc présents aux côtés des personnes isolées à Noël sur l’ensemble des territoires de manière un peu différente des autres années : en apportant des colis, en invitant des gens à réveillonner, en offrant la possibilité grâce à un partenariat avec le réseau France Bleu pour que des personnes éloignées de leur famille puissent envoyer des messages radio.

Enfin, personnellement je tiens également beaucoup à ce que pendant ce mois de décembre, Les Petits Frères des Pauvres soient très visibles sur le plan du plaidoyer pour sensibiliser les gens à la question cruciale de l’isolement.  

Ordre de Malte

Face à l’épidémie de Covid-19, l’Ordre de Malte France a lancé un service d’urgence de rue nommé Soli’Malte conçu pour répondre à l’aggravation de la précarité liée aux confinements. Déployé dans 11 agglomérations françaises, le dispositif intègre une assistance sanitaire, sociale et alimentaire s’adaptant aux réalités de terrain observées durant la crise.

Soli’Malte est un nouveau concept de service embarqué, sanitaire et social, conçu comme un « tout en un » offrant aux personnes les plus fragiles, là où elles se trouvent, des repas, une écoute, des gestes de premier secours sanitaires, un kit d’hygiène de base et si nécessaire une orientation vers les prises en charge de proximité : logement, santé, douches.

Avec 8,8 millions de personnes en situation de précarité et 2,2 millions de personnes en très grande précarité, il y a une urgence absolue à apporter une aide adaptée. Les 11.000 bénévoles, secouristes et soignants de l’Ordre de Malte France prennent le temps, sur le terrain, d’apporter cette aide unique en se déplaçant sur les principaux lieux de vie ou de sommeil des personnes dans le besoin.

Fidèle à sa vocation hospitalière, l’Ordre de Malte propose des solutions concrètes et utiles, adaptées à la situation qui allient l’expérience à notre vocation : secourir, soigner et accompagner sur le terrain les personnes fragilisées par la maladie, le handicap, la pauvreté ou l’exclusion. Soli’Malte est une solution adaptée à la nouvelle situation d’urgence. Aujourd’hui, plus que jamais, nos délégations régionales et nos bénévoles comptent sur la générosité des Français car, dans la rue, les plus démunis comptent sur nous tous. 

Jean-Baptiste Favatier, Président de l’Ordre de Malte France

Soli’Malte est aujourd’hui déployé à Bourges, Nantes, Reims, Metz, Lille, Douai, Strasbourg, Lyon, Paris, Versailles et Toulon.

Soutenez des projets près de chez vous !

L’Ordre de Malte France a également lancé le 7 octobre dernier sa plateforrme de crowdfunding solidaire Les Défis de Malte permettant à tout citoyen qui le souhaite de se mobiliser pour lutter contre la précarité et l’exclusion, développer le secourisme et les actions de proximité (en France et à l’International). L’objectif de l’initiative : financer, en moins de 30 jours, des actions concrètes et proches de chez vous au bénéfice des personnes les plus fragiles pour des projets allant de 5 000 à 10 000 euros.

L’Ordre de Malte France est une association labellisée par Le Don en Confiance.

ONG de solidarité internationale, Électriciens sans frontières lutte depuis 1986 contre les inégalités d’accès à l’électricité et à l’eau dans le monde. Soutenue par 1200 bénévoles et en partenariat avec des acteurs locaux, l’association favorise le développement économique et humain en utilisant les énergies renouvelables. Rencontre avec Hervé Gouyet, Président.

Aujourd’hui 800 millions de personnes environ dans le monde n’ont pas l’électricité. Assurer l’accès universel à l’énergie est effectivement tout à fait possible mais l’horizon de 2030 – qui était affiché par un certain nombre d’institutionnels – est trop optimiste, et ce encore plus avec la crise du Covid-19. (…) Non seulement les populations doivent travailler sur la transformation de leurs outils de production et leur efficacité énergétique pour ceux qui en bénéficient mais il est nécessaire pour les autorités compétentes de focaliser sur l’énorme challenge que représente la transition pour ceux qui ne bénéficient pas encore de réseau électrique afin d’opter dès le départ pour les sources de production les moins émettrices en CO2 et pour les usages qui soient les plus efficaces tout de suite. Il y a donc un vrai enjeu à sauter l’étape carbonée et inefficace pour les pays du sud.

Électriciens sans frontières est une ONG de solidarité internationale créée en 1986 qui lutte contre les inégalités d’accès à l’électricité et à l’eau dans le monde. Quelle en est l’origine et que couvrent vos missions pour pallier l’inaction des autorités concernant l’accès à ces services essentiels ?

Électriciens sans frontières est née de la volonté de salariés du secteur de l’électricité qui au moment de la grande famine en Ethiopie ont souhaité mettre leur savoir d’électriciens au service de projets de développement. C’était un peu les prémices du mécénat de compétences au service de la solidarité internationale maintenant largement répandu.

Nous avons donc démarré avec quelques projets d’accès à l’électricité en lien avec des associations du sud et des collectivités territoriales françaises. Nos premières interventions ont eu lieu au Cameroun et au Vietnam. Puis progressivement l’association s’est développée pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui, à savoir qu’elle représente un peu plus de 1.200 adhérents pour 135 projets en cours dans une quarantaine de pays à travers le monde. Nos bénévoles sont pour la majorité des salariés et anciens salariés du secteur de l’énergie.

Pour ce qui est des missions, Électriciens sans frontières possède 3 axes d’intervention :

  • Le volet historique qui consiste à acheminer l’électricité dans les zones rurales éloignées des réseaux en électrifiant prioritairement les services collectifs (écoles, centres de santé, espaces communautaires) tout en intégrant une composante « activité économique » afin de solvabiliser l’écosystème électrique mais aussi de partir sur des dynamiques pluridimensionnelles intégrant les services collectifs, les services productifs et les activités domestiques. A chaque fois nous devons nous adapter au contexte socioéconomique local et politique. Nous ne rencontrons pas les mêmes contraintes ni les mêmes contextes réglementaires d’un pays à l’autre. La complexité de l’ingénierie sociale est parfois nettement supérieure à celle de l’ingénierie technique. Il faut savoir s’adapter. Les ¾ de nos actions portent donc sur l’électrification rurale.
  • Le volet « situation d’urgence ». Nous intervenons ici essentiellement en appui des autres acteurs de la solidarité internationale pour prendre en charge le volet accès à l’électricité de leurs propres actions (réalimenter par exemple en urgence les hôpitaux en électricité lors de catastrophes naturelles, éclairer les zones de recherche après un tremblement de terre ou encore éclairer des camps de réfugiés). Il s’agit souvent de catastrophes d’ampleur qui nécessitent notre technicité, l’ONG sur place n’arrivant pas à gérer la complexité.
  • Un troisième volet enfin, qui peut d’ailleurs avoir des adhérences avec les 2 premiers, consiste à soutenir des actions de solidarité internationale menées par certaines collectivités territoriales ou encore par des ONG. Nous travaillons par exemple avec la métropole de Nantes sur un projet de coopération décentralisée dans un petit village du Cameroun. Notre mission consiste à prendre en charge toutes les études ainsi que l’accompagnement dans la mise en place d’une centrale hydraulique à proximité. Autre exemple avec Médecins sans frontières maintenant, assez régulièrement l’ONG demande un recours à nos bénévoles pour aller vérifier la sécurité des installations électriques de ses propres opérations.

97 % de nos projets utilisent les énergies renouvelables et les 2/3 de nos projets incluent une composante « eau » importante puisque nous menons des actions pour faciliter l’accès à une eau potable ou pour l’agriculture via l’irrigation.

Dans quels pays intervenez-vous et qui vous sollicite pour les interventions ? De manière générale quels sont vos partenaires sur les différents projets menés ?

Nous intervenons en Afrique subsaharienne et sommes également présents en Haïti, Madagascar, Vietnam, Laos, Népal. Nous répondons à des sollicitations à la fois de collectivités et de collectifs du sud mais aussi de collectivités et d’associations du nord. Très marginalement de façon proactive mais plutôt sur demande.

Pour vous donner un exemple, au sud de Madagascar nous travaillons avec les Filles de la Charité qui gèrent une petite cinquantaine d’établissements de soin et d’établissements scolaires à l’origine dépourvus d’électricité. Elles ont fait appel à nos services et nous sommes intervenus pour électrifier leurs installations. Depuis nous agissons à leur côté à Madagascar mais aussi dans d’autres pays du monde nécessitant leur présence (Haïti, Cameroun).

Autre type d’intervention par capillarité du réseau cette fois, au moment de la crise Ebola nous sommes intervenus en Guinée forestière pour le compte de la Croix Rouge. L’Etablissement Français du Sang qui se heurtait à un problème de compatibilité d’alimentation électrique d’un certain nombre d’équipements d’analyses sanguines nous a sollicités suite à des contacts avec la Croix Rouge.

Qui agit pour la cause sur le terrain ? Des bénévoles ou des permanents ?

L’essentiel de nos ressources provient du bénévolat. Nos bénévoles s’inscrivent sur toute la chaîne du projet, de l’instruction initiale jusqu’à la réalisation puis le suivi. Notre organisation comprend aussi 10 permanents qui ne gèrent que le back office. Ils s’occupent de fonctions transverses telles le contrôle de gestion, la communication, le lien avec le Don en Confiance, celui avec les commissaires aux comptes ou les bailleurs institutionnels…

Comment s’organise l’intervention des bénévoles ? Sont-ils retraités ou actifs ?

Il y a un peu plus d’actifs que de retraités dans nos rangs. Les retraités sont ceux qui consacrent le plus de temps à la gouvernance et en mission sur le terrain. À Électriciens sans frontières, 20% de l’activité de bénévolat est dédiée à la gouvernance et à l’animation de l’association. Animer 1.200 bénévoles c’est déjà une activité en soi mais répartis en 14 délégations régionales demande beaucoup de réunions collectives pour la prise de décision, l’analyse et la validation des dossiers.

Une grosse partie du travail se situe ainsi dans la préparation des projets, les études préalables, l’élaboration des supports de formation… La réalisation proprement dîtes et le suivi dans le temps des installations demandent finalement moins de temps en bénévolat.

Quels sont les pays que vous couvrez qui représentent la plus faible part en raccordement à l’électricité ?

Ce sont les pays d’Afrique subsaharienne. Certains sont à 15-20% de taux d’accès à l’électricité comme le Niger ou Madagascar avec une grosse différence entre les villes et les campagnes. Cela ne veut pas dire que les populations isolées ne consomment pas d’énergie. Elles brûlent du bois, s’éclairent avec des lampes à pétrole ou avec des bougies. Il y a donc consommation d’énergie mais ce sont des énergies plus chères, peu efficaces, nocives pour la santé et l’environnement.

En parlant de pollution justement, quelles sources d’énergie utilisez-vous pour obtenir de l’électricité ? Faites-vous la part belle aux énergies renouvelables pour favoriser la transition énergétique ?

Notre principale activité repose sur la mise en place de centrales solaires. 90% de nos projets sont à base d’énergie photovoltaïque. Un peu d’hydraulique également mais c’est moins facile à mettre en œuvre et plus coûteux en termes d’investissement.

Nous nous appuyons, pour un certain nombre de projets, sur des systèmes hybrides constitués de groupes électrogènes afin de limiter la taille des parcs de batteries nécessaires en cas d’absence de soleil. Le bilan financier ainsi que le bilan CO2 s’en trouvent ainsi allégés.  

Tous ces services ont un coût alors comment vous financez-vous ? Obtenez-vous des subventions de la part des institutions publiques ?

Un gros tiers de nos ressources est issu de bailleurs institutionnels : Agence Française de Développement, Fondation de France, Banque Mondiale mais aussi collectivités territoriales avec des appels à projet.

Un autre tiers provient de la filière électrique qui nous fournit déjà des salariés comme bénévoles.  Nous entretenons 150 à 200 partenariats avec des acteurs du secteur de l’énergie en France qui nous aident à la fois en ressources financières mais également en ressources matérielles. En ce qui concerne le matériel, nous évitons le recyclage et préférons choisir sur catalogue en fonction des projets définis. Nous utilisons les fins de séries et équipements déclassés avec beaucoup de parcimonie car ce sont souvent des cadeaux empoisonnés. Nous sommes aussi aidés par les entreprises sur le plan logistique : les bureaux pour l’équipe nationale par exemple sont mis à disposition par le groupe Legrand. Enfin nous disposons d’un peu de mécénat de compétences de la part d’entreprises que nous répartissons entre l’équipe nationale et les missions sur le terrain. Grosso modo 10% du temps de mission est pris en charge par le mécénat de compétence, le reste du bénévolat est pris sur le temps personnel de ceux qui s’engagent à nos côtés.

Le troisième tiers maintenant englobe la générosité du public (5 à 10%) mais aussi des prestations, des manifestations, des ventes, des participations à des salons, des colloques, des organisations de concerts…

Pouvez-vous maintenant nous parler des impacts de l’énergie électrique sur la croissance économique d’un pays puis sur sa population (en termes de santé publique, d’éducation, de vie quotidienne…) ? A quelles situations avez-vous eu à faire et qu’a changé votre venue ?

L’arrivée de l’électricité a un impact significatif sur tous les services collectifs en fait.

Dans le secteur de l’éducation, c’est un énorme enjeu puisque travailler dans une école sans lumière, sans possibilité de connecter un vidéo projecteur ou un ordinateur est très pénalisant. L’électricité contribue à améliorer la qualité de l’enseignement dans sa globalité et donc les résultats scolaires.

Dans le secteur de la santé, elle permet d’offrir des soins 24h/24h, de conserver des vaccins dans un réfrigérateur, de stériliser les instruments, de faire des analyses et d’éclairer l’accès aux centres de santé le cas échéant.

Dans le secteur agro-alimentaire, elle contribue à optimiser l’irrigation en pompant l’eau de façon plus efficace, à améliorer la production, à transformer les aliments et à les conserver. Elle est à l’origine d’activités génératrices de revenus puisque l’on peut acheter des machines, les faire tourner et contribuer ainsi à développer l’activité économique.

Autre point important, l’électricité permet d’améliorer la sécurité dans une collectivité. L’éclairage public élargit les plages horaires de vie communautaire et sécurise cette vie. On oublie souvent ce point pourtant essentiel à certains dirigeants locaux.

Enfin n’oublions pas le secteur de la communication. Il y a grosso modo 800 millions de téléphones en Afrique, pour les recharger et les alimenter, il faut de l’électricité. La téléphonie sert d’ailleurs de façon indirecte à améliorer l’éducation lorsqu’elle permet des formations en ligne. Mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres car l’accès à internet ouvre bien des horizons.

Il est aussi fondamental d’aborder ces questions au regard du changement climatique. On parlait d’énergies renouvelables tout à l’heure, si la transition énergétique au nord tourne autour de la réduction des consommations et la transformation des sources d’énergies, au sud en revanche l’enjeu est plus élevé.

Non seulement les populations doivent travailler sur la transformation de leurs outils de production et leur efficacité énergétique pour ceux qui en bénéficient mais il est nécessaire pour les autorités compétentes de focaliser sur l’énorme challenge que représente la transition pour ceux qui ne bénéficient pas encore de réseau électrique afin d’opter dès le départ pour les sources de production les moins émettrices en CO2 et pour les usages qui soient les plus efficaces tout de suite. Il y a donc un vrai enjeu à sauter l’étape carbonée et inefficace pour les pays du sud. Il y aussi un énorme enjeu sur la transformation de leurs usages d’énergie non commerciale, notamment le bois de feu pour la cuisson qui est vecteur à la fois de déforestation et de pollution climatique et locale. Nous avons un avantage aujourd’hui, les progrès technologiques sur le photovoltaïque notamment mais aussi sur l’éolien ont permis une réduction des coûts notable pour une même qualité de production. Il existe aussi des systèmes de gestion intelligente de l’énergie qui peuvent permettre non pas de gérer l’électricité comme on l’a fait pendant de nombreuses années mais, grâce au numérique, de faire un mixte entre les capacités de production et les besoins de consommation. On peut déplacer des consommations, effacer des consommations pour s’adapter au mieux aux productions.

Dans le sud justement, où en est-on de cette transition énergétique ?

C’est encore difficile de faire changer les mentalités des gros opérateurs. Les énergies renouvelables sont souvent des énergies décentralisées or pour les grosses entreprises centralisées c’est toujours un peu compliqué de gérer cette complexité du diffus, d’installer 1 million de fois 100 watts que d’installer 1 giga watt. La gestion de l’émiettement est complexe et le coût d’entrée est différent. Au lieu d’acheter du matériel en gros, on est obligé de consacrer beaucoup de temps et d’énergie à de l’ingénierie sociale puisque qu’il faut adapter les solutions à chaque réalité et non apporter du prêt à porter. Le sur mesure a un coût non négligeable.

Au-delà de l’installation maintenant, j’imagine qu’il est préférable de mettre en place des infrastructures faciles à entretenir et permettant aux locaux de se débrouiller ensuite par leur propre moyen, parlez-nous de la maintenance et du transfert de compétences ? Comment formez-vous les locaux pour leur autonomisation ?

Dans tous nos projets nous intégrons un volet activité génératrice de revenus.

Il faut une forme de péréquation entre ceux qui ont les moyens de payer et ceux qui ne les ont pas, donc générer un minimum de ressources financières pour équilibrer le bilan. Les populations qui vivent avec un dollar par jour n’ont pas forcément pour priorité de payer l’électricité, il faut donc trouver des formes de pérennisation des installations un peu différentes selon les cas. Ce modèle permet ainsi de ne pas créer d’inégalités.

Des techniciens sont formés sur place et rémunérés pour entretenir l’installation. Il ne peut y avoir durablement d’électricité s’il n’y a pas d’électricien affecté à l’entretien, au renouvellement et l’extension de l’installation. La question de la formation se pose donc. Par ailleurs, l’électricien doit pouvoir s’appuyer sur d’autres entreprises le cas échéant si au-delà de l’entretien au quotidien arrivent des pannes un peu plus importantes. Il y a en fait tout un réseau de dépendance allant des compétences et de la maintenance de 2ème ou 3ème niveau au renouvellement et au recyclage.

Électriciens sans frontières s’est engagée de toute façon à suivre chacune de ses installations pendant 10 ans à partir de leur mise en service. Nous considérons que comme nous nous adressons aux populations les plus défavorisées, nous devons aider à la réalisation d’une dynamique de développement. Nous avons conscience que cette dynamique ne peut pas se faire en un claquement de doigts. Considérer que parce qu’on a investi dans un équipement électrique, les populations pourront durablement être autonomes, est totalement illusoire. Si un coup dur venait à arriver, nous sommes donc là et nous profitons de la multiplicité de nos projets pour toujours, lors de nos missions, aller jeter un œil sur les projets de proximité ayant été mis en service précédemment.

Où en sommes-nous de l’accès à l’énergie dans les pays en voie de développement ? Est-il possible selon vous d’assurer l’accès universel à l’énergie et si oui à quel horizon et à quel coût?

Aujourd’hui 800 millions de personnes environ dans le monde n’ont pas l’électricité. Assurer l’accès universel à l’énergie est effectivement tout à fait possible mais l’horizon de 2030 – qui était affiché par un certain nombre d’institutionnels – est trop optimiste, et ce encore plus avec la crise du Covid-19. Pour ce qui est du coût maintenant, il est assez compliqué de l’évoquer dans la mesure où s’affrontent 2 modèles. Celui encore privilégié où l’on va étendre le réseau (qui est un modèle long et coûteux) et celui plus décentralisé (qui est un modèle moins coûteux mais plus difficile à mettre en place). Le fait qu’un certain nombre de bailleurs et d’entreprises plaident pour du développement de réseau est perçu auprès des bénéficiaires comme étant la vraie solution. Les solutions décentralisées sont alors perçues comme des solutions d’attente (non comme un vrai accès à l’électricité). C’est dommage car aujourd’hui, pour les raisons de progrès techniques précédemment évoquées, on pourrait très bien construire des systèmes qui soient autonomes à des mailles beaucoup plus petites et faire avancer l’électrification dans le monde beaucoup plus rapidement.

Parlons du Don en Confiance maintenant, pourquoi avez-vous fait le choix de la labellisation ?

Électriciens sans frontières a fait le choix d’une réorganisation lourde en 2009-2010. Nous avons décidé alors de fusionner les 15 structures régionales et la fédérale en une seule association nationale. Le fait d’être éclatés en associations dans chacune des régions françaises rendait difficile le fonctionnement homogène. Tout regrouper répondait à certains enjeux sur l’avenir de notre organisation, la diversification de ses financements, de ses activités, de l’origine de ses bénévoles.

Parallèlement nous avons fait le choix d’accompagner cette transformation d’une meilleure reconnaissance en termes de transparence, de gouvernance, d’utilité publique de l’association. Cela nous a donc paru indispensable de travailler avec le Don en Confiance et d’obtenir la labellisation.

Qu’est-ce que la labellisation vous a apporté dans votre relation aux donateurs ?

Vis-à-vis du grand public, je suis incapable de répondre. C’est un gage de confiance certain mais Electriciens sans frontières reste encore une ONG peu connue. Nous travaillons depuis quelques années à faire croître sa notoriété auprès du grand public. Vis-à-vis des entreprises, le label du Don en Confiance fait clairement partie des atouts pour convaincre. Le fait d’avoir à la fois la reconnaissance d’utilité publique et le label du Don en Confiance auxquels s’ajoutent parfois des partenariats avec les syndicats professionnels de certaines entreprises est un ensemble de cautions qui donne confiance et garantit la mobilisation.

Pouvez-vous m’énoncer trois arguments que vous donneriez pour motiver une association ou une fondation à adhérer aux exigences de la charte de déontologie du Don en Confiance?

L’amélioration interne : le travail de labellisation nous a obligé à nous pencher sur nos process, en clarifier certains, en mettre en place d’autres. Globalement le travail de labellisation est très exigeant certes mais aussi et surtout franchement stimulant.

L’aide à progresser : travailler avec le Don en Confiance aide à progresser de par la rencontre avec nos homologues au sein des différents groupes de travail qui se réunissent régulièrement. Il existe une très grande diversité dans les membres du Don en Confiance.

La structure « bénévoles » du Don en Confiance : il était plus facile pour nous de faire adhérer nos propres bénévoles aux messages du Don en Confiance de par sa structure composée essentiellement de bénévoles. Des bénévoles qui parlent à des bénévoles, c’est un véritable atout que l’on ne retrouve pas dans d’autres contrôles comme celui des commissaires aux comptes par exemple.

En cette période de crise sanitaire internationale majeure, le manque d’accès à l’énergie, l’eau potable et l’assainissement doit être encore plus périlleux, avez-vous eu la possibilité d’intervenir en urgence à l’étranger durant ces mois malgré la fermeture des frontières ? Si oui où et quelles ont été vos actions ?

Notre action s’en est trouvée limitée bien sûr. Nous avons toutefois conduit un projet de formation au Sénégal pour encadrer un chantier-école. La formation a été conduite à distance, par skype en appui avec les professeurs.

Nous avons aussi envoyé des lampes solaires (1.200) à des structures de soin avec lesquelles nous sommes en relation pour aider les soignants à travailler. En parallèle nous avons mené une enquête auprès des 200 structures de santé que l’on a électrifiées sur les 10 dernières années pour faire un inventaire de leurs besoins en termes de renforcement de capacité des infrastructures électriques pour faire face à la crise.

Nous avons ainsi pu relever dans une dizaine de pays 50 structures qui nous ont fait des demandes très précises de soutien.

Allez-vous reconsidérer certaines priorités par rapport à la crise sanitaire ?

Il y a un vrai enjeu à améliorer les capacités des structures de santé en général et à sécuriser leur alimentation électrique. Nous avons donc monté cet inventaire très précis de structures de santé avec lesquelles nous avons déjà travaillé, avec lesquelles nous avons des relations de confiance et nous savons que les demandes sont justifiées. Il ne s’agit pas d’une priorité au sens où nous allons pour cela décaler d’autres actions en tout cas. Reste maintenant à financer le tout. Nous avons déjà trouvé quelques financements mais le défi de trouver les ressources suffisantes n’est pas encore gagné!

 Quel est le bilan de vos opérations depuis 30 ans maintenant ?

Il est difficile de faire un bilan des bénéficiaires bien sûr mais si je devais dire quelques mots sur le sujet je mettrais en avant la partie plaidoyer. Ce que nous avons construit avec d’autres instances à ce sujet a permis aujourd’hui de reconnaître que l’accès à l’électricité est une priorité pour le développement d’un pays. En 2000 les objectifs du millénaire ne mentionnaient pas l’accès à l’énergie. En 2015 à l’adoption des Objectifs de Développement Durable (ODD), le septième consacre l’accès à l’électricité propre, efficace, abordable. L’accès à l’électricité est enfin reconnu comme un vecteur important de développement, un vecteur transverse à quasiment l’ensemble des autres objectifs de développement. Des milliers de bénévoles ont donné de leur temps et de l’énergie pour en arriver là. C’est une fierté qui fait clairement partie du bilan.